Qu’est-ce qui change pour les sculpteurs lors du confinement ?

À partir de midi, les mesures de confinement entrent en vigueur. Notre chienne semble heureuse à l’idée de rester collée à nous plusieurs semaines… en fait elle est collée à nous depuis toujours. À ce propos, nous nous sommes rendu compte que nous vivons depuis des années en stade 3. C’est notre façon de vivre, au fond : nous passons notre temps à l’atelier, la Poétesse poétisant et moi, sculptant. Nous faisons des courses très rarement (grâce à mon neveu, qui nous a donné l’occasion de le trouver, nous avons un immense congélateur, d’occasion donc), nous ne sortons ni dans les boîtes de nuit, ni dans les bars, ni dans les salles de sport, ni dans les restos… nous vivons dans notre monde, avec peu de contact avec l’extérieur. Ce qui va nous manquer, c’est les contacts avec la famille, avec les amis… et le marché du samedi, s’il ferme. Autrement, le reste ne change pas énormément. Etant donné que notre espace de travail se trouve à 20 mètres de notre domicile, nous n’avons pas besoin de faire du télétravail, ce qui serait compliqué en sculpture.

-Tu te rends compte que pour beaucoup de monde le confinement peut être difficile ? dis-je après avoir écouté le message de notre Président.

-Oui, me répond la Poétesse, surtout dans les grandes villes où parfois les gens habitent dans moins de 20 mètres carrés. Mais l’aspect positif c’est qu’ils vont retrouver sans doute le plaisir de la lecture.

-Ou l’addiction pour les jeux vidéos, dis-je en mode rabat-joie.

– Non, sérieusement ! Je pense que nous allons remettre en question notre mode de vie. Ce système ne peut plus durer. Curieusement la distanciation sociale peut avoir pour conséquence que nous soyons plus sensibles aux relations humaines. Le besoin de se sentir en lien avec les autres, un vrai lien -pas celui offert par les réseaux sociaux-, va créer de nouvelles relations humaines moins superficielles.

J’admire depuis toujours l’immense effort que ma compagne réalise chaque jour pour déceler les mouvements invisibles du comportement de nos semblables, et de nous-mêmes. Dans une période « inédite » (comme disent les média toutes les trois secondes) comme celle dans laquelle nous entrons aujourd’hui, les situations sociales deviennent un objet d’étude pour tous ceux qui s’intéressent à la nature humaine. Les écrivains font partie de ce groupe. Les sculpteurs aussi, mais d’une façon différente. La Poétesse observe les forces invisibles qui font agir les êtres d’une manière ou une autre, tandis qu’un sculpteur s’intéresse plutôt aux traits, aux lignes, aux tensions ou à la laxité des corps, comme résultat de telles forces. Bref, cette forme de vie inconnue dans laquelle nous plongeons tous à partir d’aujourd’hui et pour quelques semaines va nous apporter une nouvelle lumière sur notre système de vie, sur nos interactions sociales, sur le sens de notre existence, sur notre rapport à la culture, sur nos principes… sur l’essence d’une société.

Nous sommes en train de vivre une expérience intense : ce n’est pas tous les jours que nous prenons conscience de la présence de la mort, de la mort comme une partie de la vie. Loin de nous pousser à entrer dans une dépression, ce danger nous propulse vers une appréciation plus intense de l’existence. Nous apprenons ensemble à nous comporter de façon altruiste : nous nous préparons à suivre les consignes que le gouvernement nous dicte pour sauver des vies. Nous pensons à la vie de nos proches, bien sûr, mais aussi à la vie des autres. La plupart des mesures à prendre sont pour sauver les autres, pas nous-même, ce qui est normal dans une société. On peut tous être porteurs de la maladie sans le savoir. Nous devons donc agir de façon responsable pour ne pas exposer les autres.

-Après un mois de confinement, nous saurons ce que ressentent les canards, dit la Poétesse tout à coup, me ramenant au présent. J’étais parti dans des rêveries inutiles.

-Les canards ? lui demandé-je en croyant avoir perdu un bout de conversation.

-Oui, les canards confits, conclut la Poétesse en riant.

En général c’est moi qui fais de mauvaises blagues. L’humour de ma compagne m’a donc surpris. La voir rire est une espèce de baume pour moi. La légèreté dans un moment si anxiogène fait du bien. C’est vrai que nous n’avons aucune idée de ce que le confi-nement signifie dans notre vie. Même si nous continuons à réaliser les mêmes actions tous les jours, écrire, lire, sculpter, peindre, dessiner, discuter entre nous, promener notre louve aux yeux de biche, jouer aux échecs, faire des gravures… nous ne savons pas ce que le fait que toute la société soit obligée de rester confinée va provoquer. Le monde va changer autour de nous.

-Tu crois que les gens vont se mettre à dessiner, par exemple ?

-En tout cas les enfants vont dessiner beaucoup plus que dans tout leur parcours scolaire !

-Et tu crois que certains feront de la sculpture ? Ou de la poésie ? Ou de la peinture ?

-Oui, sans doute. Peut-être pas trop de la sculpture sur pierre, bien sûr, mais en argile oui, pourquoi pas ? Mais c’est sûr que tout le monde va reprendre la lecture. Parfois les pinceaux ou les mirettes. Certains, la plume…

Bon confinement à tous !

A toi pour toujours, bronze patiné.

« La vie d’artiste est difficile »

Combien de fois j’ai entendu cette phrase, surtout quand j’étais très jeune et que les personnes plus âgées voulaient me dissuader de prendre ce chemin, pour mon bien.

Oui, c’est tout à fait vrai : la vie d’artiste est difficile. Mais les récompenses sont souvent immenses. Et le lien me paraît important. Plus l’effort est grand, plus on atteint des buts stimulants : quand on veut trouver un coin dans la campagne paisible, harmonieux et beau pour faire un pique-nique, il faut marcher et chercher pendant un bon moment. Alors, on trouve un endroit frais sous des arbres immenses, loin des humains ; la nature s’exprime de façon naturelle (comme elle le fait si on la laisse tranquille). Si par contre, on s’arrête à la première table au bord de l’autoroute, on se condamne à la pollution des voitures qui passent, au bruit, à la saleté, à une nature domestiquée, plate, sans intérêt.

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Grenoble – souvenirs de mon adolescence

Pour les artistes, ce lien entre l’effort et les cadeaux que la vie propose est clair. Peut-être parce que notre vie est plus exposée aux caprices de l’existence. Quand une personne choisit le chemin de l’art, elle choisit une vulnérabilité pas toujours facile à gérer. On s’ouvre aux possibilités infinies que chaque pas qu’on prend nous offre, et on s’oblige à tenir debout devant les difficultés que cela suppose.

Tout cela pour dire : nous avons passé des jours intenses cette semaine. La route a été longue, et je ne parle pas du chemin qui nous a amenés en Suisse, mais du processus d’un beau projet en pierre. Tout cela nous a menés vers des expériences intéressantes et riches en émotions, découvertes et ouvertures.

Nous avons fait plus de 1600 km. La plupart du temps sous le soleil. Nous avons traversé une zone d’orage où la grêle était si impétueuse que tout le monde s’est arrêté par manque de visibilité et par peur de ce bruit de bombardement métallique qui s’acharne sur les voitures. Quelques instants plus tard, après un virage, de nouveau le soleil. On a pensé aux automobilistes qui se trouvaient toujours sous l’orage à un ou deux kilomètres derrière nous. Ils imaginaient sans doute un temps pourri partout et pendant tout leur voyage… Ils ne savaient pas que tout près d’eux le ciel était bleu.

« La vie d’artiste est difficile », mais à chaque moment où tout se casse, où rien ne marche, il faut savoir que le ciel est bleu un peu plus loin. D’ailleurs, tout est relatif, comme dirait notre ami Albert : oui, elle est difficile, mais moins qu’une vie qu’on ne choisit pas.

Dans un autre article, je parlerai de ce projet en pierre, du début d’une belle amitié en Suisse, d’un voyage vers mon adolescence, à Grenoble, où habite ma tante, qui a 97 ans, des frontières et du temps.

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