« Surrender »

Pourquoi « surrender » ? J’aime ce mot en anglais qui peut signifier en même temps un abandon et une acceptation. C’est arrêter de contrôler. C’est s’abandonner aux forces qui dirigent la vie. Je sais, dans notre époque on aime sentir qu’on est capable de tout contrôler, de tout comprendre, rationnellement. On a envie de dire : « De quelles forces parle ce sculpteur qui s’imagine créer dans un état second comme Edgar Morin le suggère ? N’est-il pas plutôt un peu toqué, comme tous les artistes ? » Quand on est surpris par les bruits dans une vieille maison, par exemple, on s’invente des explications rassurantes : « C’est le vent, ou les poutres qui se plaignent, ou un rongeur qui se promène dans les murs ». Mais si on ne croyait pas vraiment aux forces étranges d’une réalité à part, on n’aurait pas besoin de s’expliquer ces bruits.

Je m’éloigne du sujet, encore une fois. Donc, surrender. Cette sculpture me fait penser à cette attitude à mon avis intéressante, courageuse et intelligente d’accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, tout en se mettant en mouvement vers l’avant. Je voudrais l’appeler donc Abandon et volonté. Cette belle jeune femme montre sa détermination à avancer malgré les moments difficiles. Elle n’offre pas de résistance, et elle lutte pour rendre la vie plus belle.

 

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

« Jusqu’ici tout va bien »

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Comme je disais hier, tout semble « normal », le quotidien est toujours là, sans aucun changement apparent. « Jusqu’ici, tout va bien », comme disait l’homme qui tombait d’un immeuble de 50 étages avant d’atteindre le sol, dans le film La Haine de Mathieu Kassovitz. Pourtant tout est différent depuis hier. Les possibilités de franchir encore une fois la ligne qui sépare ce qui est « normal » de ce qui est tragique, inacceptable, terrible, et tous les adjectifs qui décrivent l’horreur sont ouvertes. Le pays le plus puissant de la planète a mis au gouvernail un homme fou.

Le temps de retrouver du sens est arrivé. Vivre sans direction claire est devenu dangereux. Cet article semble drastique, mais je pense que nous vivons une période drastique. Pourtant je reste optimiste. L’Europe peut se réveiller. C’est le moment. Et dans tout cela, l’art a un rôle à jouer. Je n’ai aucune idée duquel, mais il deviendra évident dans les années à venir.

Je mets dans la page de mon journal de ce matin l’image d’une probable liberté guidant le peuple, un peu cassée…

Dans le rôle de Pygmalion

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Le soir à l’atelier

Le moment où l’argile « prend vie » est toujours surprenant. On travaille sur une masse de boue pendant quelques heures et à un instant précis on sent entre ses mains un être qui cherche à se libérer. Les sculpteurs parlent souvent de cela. L’oeuvre déjà dans la pierre avant d’enlever les morceaux qui la couvrent. Avant je pensais qu’il s’agissait d’une métaphore ou d’une façon poétique de décrire le processus de création, mais aujourd’hui je sais qu’il s’agit d’un phénomène « réel » ; la sculpture prend vie vraiment. On commence alors à travailler de façon différente. C’est la sculpture qui mène la danse. On doit juste suivre ce qu’elle attend de vos mains.

Photos et modèle : Juliette Marne

Sculpture monumentale

Sculpture de 250cm de hauteur. Un visage immense de Fragulphe, le héros fondateur de Saint Frajou. Cinq jours de travail face à une vue magnifique. Un jour, pendant une pause, j’ai photographié ces vaches. J’aime l’effet d’une vache sur l’autre. Photo à montrer dans une exposition future.

Pour regarder la vidéo :

sculpture monumentale à Saint Frajou

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