Complicité

TAILLE DIRECTE SUR UN BLOC DE MARBRE DE CARRARE

Le bloc de marbre de Carrare solide et lourd, autour de 200 kilos, est devenu un objet délicat et expressif, mais toujours trop lourd pour le porter dans les bras (70 kilos). Deux soeurs liées par une complicité dans la joie et l’espièglerie, au regard intense. 


Il fallait trouver la façon de livrer l’oeuvre chez leurs grands-parents, à Strasbourg. La mettre dans la voiture avec nos poulies et transpalettes n’était pas compliqué, mais une fois arrivés à notre destination, comment porter une pierre de ce poids sans nous casser le dos ? Nous avons décidé d’emporter la chèvre avec nous, une machine qui soulève jusqu’à une tonne, mais qui pèse plus que la sculpture. Cela semble absurde, mais il est plus facile de charger dans la voiture une machine en acier longue et maniable qu’une pierre dense et lisse, délicate et glissante. Oui, c’est vrai, avec des sangles la sculpture devient plus facile à déplacer, mais le risque qu’elle frappe dans son balancement un objet qui l’abîme est non négligeable. Bref, on a pris une machine pour descendre la pièce de la voiture. 
En cinq jours de voyage, on a dû faire plus de 2500 km, mais c’était un voyage magnifique, qui nous a permis d’établir des relations durables autour de l’art. Les grands-parents des fillettes s’intéressent à ce lien avec la vie qui va au-delà du corps physique. Leur collection d’art, que nous avons découverte, est la preuve d’une recherche personnelle et engagée. Une base en bois massif attendait l’oeuvre. Le grand-père, un homme grand, mince et fort, m’a aidé à soulever la sculpture toujours emballée dans des tissus épais. À deux on l’a placée sans grande difficulté sur sa nouvelle base, ce qui rendait effectivement évidente l’absurdité de tout l’effort d’emporter avec nous la chèvre

Le moment de la dévoiler était arrivé. Les grands-parents n’avaient rien vu depuis le début du processus ; ils nous avaient fait une confiance absolue. La tension était intense de leur part, évidemment, mais aussi de la nôtre. Même si j’avais la certitude d’avoir réussi une oeuvre spéciale, cela reste un constat personnel et subjectif. Il fallait maintenant découvrir la réaction des nouveaux propriétaires. 

Le défi pour la réalisation de cette oeuvre représentant deux soeurs était surtout l’harmonie des deux expressions. La petite soeur, avec ses yeux pétillants et son sourire malicieux et innocent à la fois, coquin et joyeux, ne devait pas cacher la douceur de la fille aînée, avec son air de sagesse et d’une certaine mélancolie. Je devais montrer l’attitude de protection de grande soeur, son amour et sa complicité envers la cadette. L’ensemble devait faire une seule oeuvre. La pierre devait rester unitaire. Les regards, même si dirigés vers des points différents, devaient montrer un instant dans le temps commun aux deux fillettes. Un univers entier aux deux êtres si différents et si complices. 


« Elles sont là ; elles sont vivantes. Bravo, vous avez réussi une belle oeuvre ! »


L’univers était en équilibre. Une sensation de liberté s’est manifestée au fond de moi. Les yeux de la Poétesse étaient humides. L’expectative  grandissante pendant des mois trouvait sa fin. On pouvait maintenant se relaxer. Tout à coup, un chat sort de nulle part et saute sur la base. Il s’est mis à renifler les deux petits visages avec un intérêt étrange. L’oeuvre a été adoptée dans son nouveau foyer.


Nous avons passé avec nos amis, une soirée mémorable au centre de Strasbourg. Les lumières de Noël, qui mettaient en valeur l’extraordinaire architecture de la ville, surtout de la magnifique cathédrale, allaient en harmonie avec notre sensation de flotter dans un monde de rêve. Et nous avons fini « chez Yvonne » autour d’une table dans un restaurant très agréable, apprécié par notre ancien président, Jacques Chirac, en train de déguster… oui, une tête de veau -la Poétesse-, et moi, sa langue (du veau, bien sûr). 
Le titre de l’oeuvre, Complicité, convenait à l’amitié qui s’est créée en quelques heures de convivialité. En fait, ce n’était pas le temps passé ensemble physiquement qui nous liait ; c’était les semaines, les mois, où nous avons passé une grande partie de notre énergie et de notre temps autour de la création d’une oeuvre basée sur les deux visages pleins de vie de leurs petites-filles. 

Installation de l’exposition « Façonneurs de mémoires » à Martres-Tolosane

Une surprise nous attendait au Grand Presbytère. Nous sommes arrivés à Martres-Tolosane dans l’après-midi à un moment où le soleil venait de pointer son nez. La lumière entrait à flots dans l’espace de la future exposition (elle démarre ce samedi 30 et l’inauguration est le dimanche 8 décembre à 16 heures). Nous nous attendions à voir par terre les bustes toujours emballés, prêts à être placés… ils étaient déjà installés ! Ils nous observaient épatés (nous, pas les bustes) par l’harmonie que la disposition des œuvres dégageait dans cette lumière limpide. La muséographie de Séverine Tonello et de Sandrine Schiavon nous a semblé impeccable. Une belle exposition s’annonçait déjà. Evidemment il manquait encore une bonne partie des éléments : dessins, photos, poèmes, textes et d’autres bustes, et apporter quelques petits changements, mais la note de départ était parfaite.

C’était pour nous l’occasion de voir, pour la première fois dans son ensemble, la collection de bustes de résidents réalisée pour l’Ehpad de Saint-Martory en 2016 et 2017. Les souvenirs d’un an et demi de travail épisodique nous ont inondés. Tous les moments forts vécus dans cet établissement, une fois par mois, étaient condensés dans le regard figé pour toujours de chaque visage qui nous « observait » depuis son socle. Un projet spécial arrivait à son point culminant : le partage avec le public de toutes ces expressions riches en expérience de vie.

L’idée de ce projet est née un jour d’été, quand nous faisions une démonstration de sculpture chez Évelyne Hosté, qui ouvrait sa maison et son immense et beau jardin au public, lors d’un parcours de portes ouvertes d’ateliers d’art. Gilles Blandinières, directeur de l’Ehpad Les Genévriers, est resté un moment à m’observer réaliser un buste. Je pense qu’il a senti le lien qui existe entre l’argile et la vie, entre la forme et la présence, entre le temps et la création artistique. Il a eu l’idée de bâtir, dans son établissement, un pont vers l’art. Dans la plupart des Ehpad, les activités proposées tournent autour des loisirs. L’art est pratiquement absent. L’art disparaît de nos écoles, de nos galeries contemporaines (qui se consacrent à « l’art contemporain », qui est plutôt de l’art conceptuel, vieux d’un siècle et de plus en plus dénué de sens) et de nos établissements pour le troisième âge. L’initiative de Gilles Blandinières et de son équipe est essentielle : retrouver un lien avec l’art peut redonner un nouveau sens à notre société .

L’Europe est quand même le continent dans lequel l’art occupe le devant de la scène. L’art fait partie de notre ADN, comme on dit aujourd’hui. Il existe partout, bien sûr, mais les priorités sont différentes sur les autres continents. Si l’Europe attire tellement l’attention du monde entier, c’est en grande partie à cause de l’importance qu’elle attache à sa richesse artistique. Des démarches modestes comme ce projet, répétées un peu partout, peuvent nous aider à retrouver la place que nous occupons dans le monde.

Qui crée le patrimoine de ce début de XXIe siècle ?


Salon International Du Patrimoine Culturel25e édition « Futur en héritage »Du 24 au 27 octobre 2019Carrousel du Louvre, Paris

Porté par Ateliers d’Art de France depuis 2009, le Salon International du Patrimoine Culturel rassemble et fédère l’ensemble des acteurs des métiers du patrimoine. Moment unique d’échanges et de réflexion, le salon accueille plus de 330 exposants et 21 000 visiteurs, grand public comme professionnels, pendant 4 jours au Carrousel du Louvre à Paris.

Le Salon International du Patrimoine Culturel (SIPC) est l’événement de référence qui fédère les professionnels de la valorisation, la restauration et la sauvegarde du patrimoine bâti ou immatériel. Institutions, collectivités locales, associations de sauvegarde du patrimoine, organismes de formation, fournisseurs du patrimoine bâti, ébénistes, orfèvres, tailleurs de pierres, restaurateurs de meubles, ferronniers, peintres d’art… plus de 330 exposants français et étrangers se donnent rendez-vous dans une ambiance chaleureuse au Carrousel du Louvre, lieu prestigieux situé en plein cœur de Paris.(…)

Tarif normal : 11€


www.patrimoineculturel.com

Voilà la présentation du salon auquel nous, sculpteur et écrivaine, allons participer. Comme on peut le constater, le but central de cet événement est la valorisation, la restauration et la sauvegarde du patrimoine. Si le patrimoine peut être défini comme l’ensemble des réalisations, des biens transmis collectivement par les ancêtres, on peut alors se demander qui crée ce qui, à l’avenir, sera considéré comme le patrimoine de notre siècle. 

Nous croyons que le patrimoine culturel dont on s’occupe aujourd’hui a été créé en grande partie par des artistes (ainsi que par des architectes). Cela signifie qu’un salon international du patrimoine culturel tourné vers le futur (le thème du salon cette année est « Le Futur en héritage ») devrait donner une place importante aux créateurs de patrimoine. C’est la raison pour laquelle les organisateurs ont accepté notre présence, alors même quil n’y avait plus de place (nous nous sommes inscrits assez tard). Nous voilà donc les seuls artistes sur le salon.

C’est un problème généralisé de nos sociétés modernes : on oublie souvent que tout ce patrimoine dont nous nous vantons et qui fait notre richesse a été créé à un moment donné. Qui crée le patrimoine de ce début de XXIe siècle ?

De notre côté, nous essayons de créer le patrimoine sculpté de demain, par l’usage de technologies avancées en même temps que de l’héritage du passé. Nous unissons nos deux mondes – le littéraire et les arts visuels – au service de la mémoire.
Gérard Lartigue et Juliette Marne
PS : Si vous souhaitez venir nous rencontrer au salon, n’hésitez pas à nous écrire (très rapidement), nous vous enverrons une invitation (papier) : artiste@art-france.fr

Démonstration au Salon des Maires, Paris 2017

Début d’un visage. Les maires et les adjoints qui passent devant le stand s’arrêtent, surpris de voir un sculpteur en train de réaliser un buste. On est les seuls artistes de tout le salon. Pourtant la France est peuplée de sculptures et les élus ont toujours donné un espace important à l’art. Cette démonstration et les mots de la poétesse ont aidé à ouvrir un chemin à notre proposition, remettre l’art au coeur de nos espaces publics. Nous remercions l’invitation de Monsieur et Madame Dechaumont sur leur stand.

 

démo sculpture salon des maires

Expo salon des maires invités par fonderies Dechaumont

Dans la poussière

sculpture en marbre - Lartigue

Le beau temps revient. Je peux reprendre la taille de la pierre. Sur cette image : un visage taillé dans du marbre de Caunes-Minervois.

Pour certains, tailler la pierre signifie faire de la « vraie » sculpture. L’argile serait du « modelage », une forme secondaire de création. Pour d’autres, c’est encore plus réducteur : travailler avec de l’argile serait lié à la poterie, une activité artisanale. Ma réponse immédiate pour ce genre de discussions est de signaler que Rodin privilégiait l’argile. Il semble qu’il n’a presque pas taillé le marbre ; il comptait sur ses assistants pour le faire. Et qui oserait dire que Rodin n’était pas sculpteur ?

Quand l’occasion le permet, j’explique les différentes étapes de cette activité à ceux qui se demandent si modeler la terre est bien dans le domaine de la sculpture. Dans un premier temps, c’est vrai qu’on modèle la terre. Elle est meuble, et facile à manipuler. Mais dans un deuxième temps, quand elle sèche, on enlève de la matière, dans le même esprit que pour la taille de pierre. On peut même poncer les surfaces pour les adoucir. C’est moins dur que la pierre, bien sûr, mais le risque d’en enlever trop existe. Pour la terre, il y a toujours des solutions simples, comme remouiller l’argile, ce qui enlève pas mal d’angoisse.

Tout cela pour dire que je me lance bientôt dans la pierre et la poussière résultante (en protégeant mes poumons avec des masques professionnels pour filtrer l’air).

Et dès que ma tendinite à l’épaule passera, je reprendrai le bois. La tronçonneuse est lourde…

Il est tard. Mon neurone marche au ralenti. Ce texte est plus pour m’obliger à reprendre mon journal après tous ces jours de silence, que pour écrire quelque chose de profond ou révélateur.

Qu’est-ce que j’ai fait tous ces jours ? Je fais une liste pour avoir une idée moi-même de comment passe le temps dans l’atelier :

  • Réalisation du buste de Marguerite Yourcenar (deuxième version) 
  • Cuisson de ce buste et explosion de son visage (parler de cette argile plus délicate)
  • Réparation du buste avec du plâtre
  • Patinage (artistique… oui, la patine fait partie de l’oeuvre) du buste d’Edgar Morin. J’en publierai bientôt des photos.
  • Une dizaine de petites ébauches en argile, dans des positions simples avec modèle
  • Des dessins
  • Préparation du voyage à Paris bientôt
  • Lecture d’un livre intéressant sur l’importance de la forme dans l’existence du monde. J’en parlerai dans un autre article.
  • Marcher dans la campagne
  • Les cours du jeudi et du samedi
  • Visite de ma fille 😀
  • Projet de la maison de retraite (encore un sujet à traiter)
  • Achat des outils pour la taille de pierre à Saint Juéry
  • Buste de Saint Exupéry
  • Nouvelle série de sculptures (bon, une seule pièce pour le moment…) (voir photos)
  • Buste de femme

 

 

Vidage de l’atelier

Vider pour créer. Eliminer l’oeuvre sans vie. Ranger celle bien réussie. Ouvrir l’espace à de nouvelles sculptures. C’est ce que nous avons fait après la catastrophe du gel (cliquer ici pour lire l’article). On a dû dans un premier temps libérer des espaces pour placer à l’intérieur les oeuvres qui craignaient le gel, c’est-à-dire toutes les pièces en processus dont l’argile était humide. Dans un deuxième temps, emballés par le mouvement, nous avons décidé de tout vider. Les oeuvres qui n’ont pas réussi à « vivre » sont parties au fond d’une rivière pour redevenir de l’argile dans quelques millénaires (pour les écologistes : l’argile est un matériau cent pour cent naturel et pur, plus pur que les cailloux au fond de la rivière ; la cuisson à 1200° purifie la matière). Finalement, nous avons rangé les oeuvres réussies dans les étagères derrière l’espace principal de l’atelier.

La sensation d’immensité, qui provoque une envie de combler, m’est revenue. Je me lève le matin et au lieu de sentir l’oppression des espaces saturés, je trouve le vide qui m’oblige à créer.

M’oblige… c’est une façon de parler. Rien ne m’oblige. Surtout sur une planète où tout a déjà été inventé, un monde surpeuplé, surchargé d’images, d’information, de gadgets, de voitures. Les humains sont fatigués de tout ce bruit visuel. Nous sommes inondés d’objets homogènes, fabriqués en série. Les meubles qu’on achète (on connait la marque du magasin) sont les mêmes dans toutes les maisons. On choisit telle table parce qu’elle semble spéciale, telle assiette parce que sa couleur nous semble originale, l’étagère parce que sa surface en bois est agréable, mais quand on va chez des amis et qu’on trouve « notre » meuble, et les mêmes assiettes et les livres sur les mêmes étagères que chez nous, la beauté disparaît. On se rend compte que l’unicité est un facteur essentiel.

Voilà, j’ai dû vider l’atelier. Sous l’eau de la rivière, les poissons doivent se sentir observés.

Rachel au bord de la rivière -torse de Lartigue

Un chien, un chat et trois pierres

Trois cailloux dans l’Espace. Nous sommes allés hier à Saint-Béat, la ville du marbre. Belle journée grise. Un pique-nique dans le Jardin des artistes dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, avec une vue magnifique. C’est l’aspect positif (il faut rester optimiste) du réchauffement de la planète : on peut faire un pique-nique en hiver dans les Pyrénées. Isis était hyper alerte et enthousiaste ; elle sentait les odeurs du printemps qui arrive. Elle était en mode chasse (elle est doublement une chienne de chasse : mère setter et père épagneul). Elle semblait trouver des pistes de gibier avec son odorat ultra-fin : « Allez, maître, viens ! je crois percevoir la trace d’un sanglier ! », me disait-elle avec le regard, « ou peut-être d’un lézard, je ne suis pas sûre, mais viens, suis-moi ! » Oui, avec le regard, car elle essaie, mais elle n’arrive pas à parler. Bien sûr.

Ni un sanglier, ni un oiseau, même pas un lézard, mais elle a attrapé un insecte. C’est déjà une proie.

Trois pierres dans la voiture. L’Espace est la voiture idéale pour un sculpteur. On peut y mettre des grosses pierres. La limite est ma capacité de les soulever pour les poser dans le coffre. Elles ne sont donc pas très grandes. Mais c’est du marbre ! De nouveau dans la poussière. Grâce à un cadeau de Noël, je pourrai me protéger avec des masques professionnels.

trois marbres dans l Espace

Le Cosmo-chat (notre peluche qui habite dans l’Espace) me regardait soulever les pierres sans broncher. C’est un chat très sympa, mais qui ne sert à rien. Il garde la voiture, c’est tout. Bon, parfois il sert à caler les sculptures en terre cuite pour qu’elles ne se cassent pas. Ou à nettoyer le pare-brise. Ou comme oreiller pour Isis… finalement il sert à quelque chose.

 

 

 

 

 

« Surrender »

Pourquoi « surrender » ? J’aime ce mot en anglais qui peut signifier en même temps un abandon et une acceptation. C’est arrêter de contrôler. C’est s’abandonner aux forces qui dirigent la vie. Je sais, dans notre époque on aime sentir qu’on est capable de tout contrôler, de tout comprendre, rationnellement. On a envie de dire : « De quelles forces parle ce sculpteur qui s’imagine créer dans un état second comme Edgar Morin le suggère ? N’est-il pas plutôt un peu toqué, comme tous les artistes ? » Quand on est surpris par les bruits dans une vieille maison, par exemple, on s’invente des explications rassurantes : « C’est le vent, ou les poutres qui se plaignent, ou un rongeur qui se promène dans les murs ». Mais si on ne croyait pas vraiment aux forces étranges d’une réalité à part, on n’aurait pas besoin de s’expliquer ces bruits.

Je m’éloigne du sujet, encore une fois. Donc, surrender. Cette sculpture me fait penser à cette attitude à mon avis intéressante, courageuse et intelligente d’accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, tout en se mettant en mouvement vers l’avant. Je voudrais l’appeler donc Abandon et volonté. Cette belle jeune femme montre sa détermination à avancer malgré les moments difficiles. Elle n’offre pas de résistance, et elle lutte pour rendre la vie plus belle.

 

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

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