Démonstration au Salon des Maires, Paris 2017

Début d’un visage. Les maires et les adjoints qui passent devant le stand s’arrêtent, surpris de voir un sculpteur en train de réaliser un buste. On est les seuls artistes de tout le salon. Pourtant la France est peuplée de sculptures et les élus ont toujours donné un espace important à l’art. Cette démonstration et les mots de la poétesse ont aidé à ouvrir un chemin à notre proposition, remettre l’art au coeur de nos espaces publics. Nous remercions l’invitation de Monsieur et Madame Dechaumont sur leur stand.

 

démo sculpture salon des maires

Expo salon des maires invités par fonderies Dechaumont

Dans la poussière

sculpture en marbre - Lartigue

Le beau temps revient. Je peux reprendre la taille de la pierre. Sur cette image : un visage taillé dans du marbre de Caunes-Minervois.

Pour certains, tailler la pierre signifie faire de la « vraie » sculpture. L’argile serait du « modelage », une forme secondaire de création. Pour d’autres, c’est encore plus réducteur : travailler avec de l’argile serait lié à la poterie, une activité artisanale. Ma réponse immédiate pour ce genre de discussions est de signaler que Rodin privilégiait l’argile. Il semble qu’il n’a presque pas taillé le marbre ; il comptait sur ses assistants pour le faire. Et qui oserait dire que Rodin n’était pas sculpteur ?

Quand l’occasion le permet, j’explique les différentes étapes de cette activité à ceux qui se demandent si modeler la terre est bien dans le domaine de la sculpture. Dans un premier temps, c’est vrai qu’on modèle la terre. Elle est meuble, et facile à manipuler. Mais dans un deuxième temps, quand elle sèche, on enlève de la matière, dans le même esprit que pour la taille de pierre. On peut même poncer les surfaces pour les adoucir. C’est moins dur que la pierre, bien sûr, mais le risque d’en enlever trop existe. Pour la terre, il y a toujours des solutions simples, comme remouiller l’argile, ce qui enlève pas mal d’angoisse.

Tout cela pour dire que je me lance bientôt dans la pierre et la poussière résultante (en protégeant mes poumons avec des masques professionnels pour filtrer l’air).

Et dès que ma tendinite à l’épaule passera, je reprendrai le bois. La tronçonneuse est lourde…

Il est tard. Mon neurone marche au ralenti. Ce texte est plus pour m’obliger à reprendre mon journal après tous ces jours de silence, que pour écrire quelque chose de profond ou révélateur.

Qu’est-ce que j’ai fait tous ces jours ? Je fais une liste pour avoir une idée moi-même de comment passe le temps dans l’atelier :

  • Réalisation du buste de Marguerite Yourcenar (deuxième version) 
  • Cuisson de ce buste et explosion de son visage (parler de cette argile plus délicate)
  • Réparation du buste avec du plâtre
  • Patinage (artistique… oui, la patine fait partie de l’oeuvre) du buste d’Edgar Morin. J’en publierai bientôt des photos.
  • Une dizaine de petites ébauches en argile, dans des positions simples avec modèle
  • Des dessins
  • Préparation du voyage à Paris bientôt
  • Lecture d’un livre intéressant sur l’importance de la forme dans l’existence du monde. J’en parlerai dans un autre article.
  • Marcher dans la campagne
  • Les cours du jeudi et du samedi
  • Visite de ma fille 😀
  • Projet de la maison de retraite (encore un sujet à traiter)
  • Achat des outils pour la taille de pierre à Saint Juéry
  • Buste de Saint Exupéry
  • Nouvelle série de sculptures (bon, une seule pièce pour le moment…) (voir photos)
  • Buste de femme

 

 

Vidage de l’atelier

Vider pour créer. Eliminer l’oeuvre sans vie. Ranger celle bien réussie. Ouvrir l’espace à de nouvelles sculptures. C’est ce que nous avons fait après la catastrophe du gel (cliquer ici pour lire l’article). On a dû dans un premier temps libérer des espaces pour placer à l’intérieur les oeuvres qui craignaient le gel, c’est-à-dire toutes les pièces en processus dont l’argile était humide. Dans un deuxième temps, emballés par le mouvement, nous avons décidé de tout vider. Les oeuvres qui n’ont pas réussi à « vivre » sont parties au fond d’une rivière pour redevenir de l’argile dans quelques millénaires (pour les écologistes : l’argile est un matériau cent pour cent naturel et pur, plus pur que les cailloux au fond de la rivière ; la cuisson à 1200° purifie la matière). Finalement, nous avons rangé les oeuvres réussies dans les étagères derrière l’espace principal de l’atelier.

La sensation d’immensité, qui provoque une envie de combler, m’est revenue. Je me lève le matin et au lieu de sentir l’oppression des espaces saturés, je trouve le vide qui m’oblige à créer.

M’oblige… c’est une façon de parler. Rien ne m’oblige. Surtout sur une planète où tout a déjà été inventé, un monde surpeuplé, surchargé d’images, d’information, de gadgets, de voitures. Les humains sont fatigués de tout ce bruit visuel. Nous sommes inondés d’objets homogènes, fabriqués en série. Les meubles qu’on achète (on connait la marque du magasin) sont les mêmes dans toutes les maisons. On choisit telle table parce qu’elle semble spéciale, telle assiette parce que sa couleur nous semble originale, l’étagère parce que sa surface en bois est agréable, mais quand on va chez des amis et qu’on trouve « notre » meuble, et les mêmes assiettes et les livres sur les mêmes étagères que chez nous, la beauté disparaît. On se rend compte que l’unicité est un facteur essentiel.

Voilà, j’ai dû vider l’atelier. Sous l’eau de la rivière, les poissons doivent se sentir observés.

Rachel au bord de la rivière -torse de Lartigue

Un chien, un chat et trois pierres

Trois cailloux dans l’Espace. Nous sommes allés hier à Saint-Béat, la ville du marbre. Belle journée grise. Un pique-nique dans le Jardin des artistes dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, avec une vue magnifique. C’est l’aspect positif (il faut rester optimiste) du réchauffement de la planète : on peut faire un pique-nique en hiver dans les Pyrénées. Isis était hyper alerte et enthousiaste ; elle sentait les odeurs du printemps qui arrive. Elle était en mode chasse (elle est doublement une chienne de chasse : mère setter et père épagneul). Elle semblait trouver des pistes de gibier avec son odorat ultra-fin : « Allez, maître, viens ! je crois percevoir la trace d’un sanglier ! », me disait-elle avec le regard, « ou peut-être d’un lézard, je ne suis pas sûre, mais viens, suis-moi ! » Oui, avec le regard, car elle essaie, mais elle n’arrive pas à parler. Bien sûr.

Ni un sanglier, ni un oiseau, même pas un lézard, mais elle a attrapé un insecte. C’est déjà une proie.

Trois pierres dans la voiture. L’Espace est la voiture idéale pour un sculpteur. On peut y mettre des grosses pierres. La limite est ma capacité de les soulever pour les poser dans le coffre. Elles ne sont donc pas très grandes. Mais c’est du marbre ! De nouveau dans la poussière. Grâce à un cadeau de Noël, je pourrai me protéger avec des masques professionnels.

trois marbres dans l Espace

Le Cosmo-chat (notre peluche qui habite dans l’Espace) me regardait soulever les pierres sans broncher. C’est un chat très sympa, mais qui ne sert à rien. Il garde la voiture, c’est tout. Bon, parfois il sert à caler les sculptures en terre cuite pour qu’elles ne se cassent pas. Ou à nettoyer le pare-brise. Ou comme oreiller pour Isis… finalement il sert à quelque chose.

 

 

 

 

 

« Surrender »

Pourquoi « surrender » ? J’aime ce mot en anglais qui peut signifier en même temps un abandon et une acceptation. C’est arrêter de contrôler. C’est s’abandonner aux forces qui dirigent la vie. Je sais, dans notre époque on aime sentir qu’on est capable de tout contrôler, de tout comprendre, rationnellement. On a envie de dire : « De quelles forces parle ce sculpteur qui s’imagine créer dans un état second comme Edgar Morin le suggère ? N’est-il pas plutôt un peu toqué, comme tous les artistes ? » Quand on est surpris par les bruits dans une vieille maison, par exemple, on s’invente des explications rassurantes : « C’est le vent, ou les poutres qui se plaignent, ou un rongeur qui se promène dans les murs ». Mais si on ne croyait pas vraiment aux forces étranges d’une réalité à part, on n’aurait pas besoin de s’expliquer ces bruits.

Je m’éloigne du sujet, encore une fois. Donc, surrender. Cette sculpture me fait penser à cette attitude à mon avis intéressante, courageuse et intelligente d’accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, tout en se mettant en mouvement vers l’avant. Je voudrais l’appeler donc Abandon et volonté. Cette belle jeune femme montre sa détermination à avancer malgré les moments difficiles. Elle n’offre pas de résistance, et elle lutte pour rendre la vie plus belle.

 

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

« Jusqu’ici tout va bien »

torse-sans-jambe-et-bras

Comme je disais hier, tout semble « normal », le quotidien est toujours là, sans aucun changement apparent. « Jusqu’ici, tout va bien », comme disait l’homme qui tombait d’un immeuble de 50 étages avant d’atteindre le sol, dans le film La Haine de Mathieu Kassovitz. Pourtant tout est différent depuis hier. Les possibilités de franchir encore une fois la ligne qui sépare ce qui est « normal » de ce qui est tragique, inacceptable, terrible, et tous les adjectifs qui décrivent l’horreur sont ouvertes. Le pays le plus puissant de la planète a mis au gouvernail un homme fou.

Le temps de retrouver du sens est arrivé. Vivre sans direction claire est devenu dangereux. Cet article semble drastique, mais je pense que nous vivons une période drastique. Pourtant je reste optimiste. L’Europe peut se réveiller. C’est le moment. Et dans tout cela, l’art a un rôle à jouer. Je n’ai aucune idée duquel, mais il deviendra évident dans les années à venir.

Je mets dans la page de mon journal de ce matin l’image d’une probable liberté guidant le peuple, un peu cassée…

Le visage d’une écrivaine

Même un sculpteur peut se laisser attraper par le quotidien : le four avait déjà refroidi  ce matin et j’aurais pu l’ouvrir pour découvrir les sculptures cuites. C’est tout un processus important qu’elles subissent. Une température de 1200° n’est pas une mince affaire. Cela te change les molécules ! Leur structure n’est plus la même et il n’y a pas de marche arrière. On peut mouiller tout ce qu’on veut la terre et, une fois cuite, pas le moindre changement !

Ce processus implique des risques. L’argile se défait de toutes ses molécules d’eau et la pression de la vapeur monte à tel point qu’elle peut faire exploser la pièce. Je veux dire, la sculpture, pas la pièce où on travaille… Bref, ouvrir le four est tout un événement. On peut se retrouver devant un tas de morceaux éparpillés sans forme précise. C’est un moment important. Et pourtant… un sculpteur qui fait cela au moins une fois par semaine devient blasé… La preuve : une sculpture que j’aime particulièrement attendait à voir le jour et elle est restée toute la journée enfermée. Tout près de minuit, je la libère. Heureusement elle a réussi à traverser les flammes sans dégâts. Son regard n’essaie pas de me culpabiliser. Il est plutôt compréhensif. Je lui explique qu’aujourd’hui des choses importantes m’attendaient (j’en parlerai dans un autre article). Ses yeux me disent :  « je sais. De toute façon, je suis déjà loin du temps. Les nuits et les jours n’auront plus d’effet sur moi. Un jour de plus dans le four ne change rien. Je serai là, sur Terre, plus longtemps que toi »… Je dois dormir. Si j’entends des voix, c’est le manque de sommeil, peut-être. Ou Galatée qui parle ? Bonne nuit.

Il est cinq heures…

walking-woman-au-portable

« …Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher

Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil »

Jacques Dutronc

Muret se lève aussi.

Je n’ai pas sommeil.

J’aime bien cette chanson de Dutronc. On imagine tout un monde qui vit quand nous dormons. A Muret c’est moins agité, mais tout se met en mouvement aussi. La machine se réveille. Les écrans s’allument. Je dois dormir un peu. Dans deux heures je dois préparer l’atelier pour une longue journée de partage.

Je vous laisse une image de la « Walking woman au portable », sculpture que j’ai réalisée il y a plus d’un an. Cette sculpture a bien évolué : elle s’est fissurée de partout, ça me plaît.

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