L’accident dans l’art

Je relis mes derniers articles et je constate que j’ai oublié d’expliquer ce qui s’est passé pour que les sculptures se cassent en morceaux, même si on peut le deviner. Mais avant d’en parler, il y a un sujet qui me vient à l’esprit à propos de tout cela : l’accident dans l’art. Et je souhaite en parler parce que la réaction de mes élèves devant leurs oeuvres détruites a été exemplaire : elles ont intégré dans leurs oeuvres la destruction, tout en gardant l’intention qu’elles avaient au départ. Elles ont réussi des sculptures encore plus intéressantes. C’est un ingrédient essentiel en art, l’accident. Il s’agit de cet espace qui se crée entre notre maîtrise sur la matière et les forces extérieures qui dominent le monde « réel ». Un accident arrive par définition quand on ne contrôle pas complètement une situation. Dans l’art cela permet à la matière de s’exprimer « librement ». On peut retrouver à cet instant-là une logique qui échappe à notre raison.

Ce n’est pas pour justifier mon manque de prévision. J’aurais pu supposer que la semaine de mon absence il y aurait une vague de froid exceptionnelle. Même si la planète se réchauffe, il faut s’attendre à des températures plus basses que d’habitude par moments. La prochaine année je serai attentif à ce danger. L’explication est simple : le froid constant pendant des jours, avec des températures négatives, crée de la glace dans l’argile, provoquant des fissures à cause de l’expansion de l’eau dans cet état. C’est ce qui explique le délitement des oeuvres devant nos yeux : la température venait d’augmenter l’après-midi et la glace fondait, laissant l’argile disloquée et molle.

Donc ce n’est pas pour justifier quoi que ce soit, mais pour parler de mon admiration devant l’attitude créatrice de mes élèves. Toutes les sculptures ont pris une nouvelle dimension et nous avons pu alors fêter avec des crêpes et des gâteaux, avec quelques gouttes de Cognac.

Les photos illustrent le retour à notre campagne, loin du brouhaha urbain de Paris. Nos promenades reprennent sur cette terre ondulée face aux Pyrénées.

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

Ma vertu préférée : La sagesse, la connaissance, arme nécessaire pour trouver la liberté dans sa vraie signification : faire ce qu’on est obligé de faire, accomplir la mission pour laquelle on est sur Terre. 

Mon principal défaut : manque de maîtrise de soi : je me laisse facilement distraire par la beauté de la femme… mais peut-être est-ce une partie de la mission que je dois accomplir.  

Ma principale qualité : La modestie : je suis le sculpteur le plus modeste de la Terre. Je plaisante. Ma principale qualité ? Celle, peut-être, de ne pas trop me chercher de qualités… 

Mon occupation préférée : Absorber la beauté de l’univers. 

Mon rêve de bonheur : Découvrir un jour que la mort ne nous sépare pas de ceux qu’on aime. 

Quel serait mon plus grand malheur : Apprendre que la vie n’a pas de sens. 

A part toi-même qui voudrais-tu être : Un homme qui renaît pour la troisième fois, pour devenir écrivain. Une première renaissance a eu lieu quand je suis devenu sculpteur après avoir passé toute une vie de peintre.

Où aimerais-tu vivre : Exactement là où je vis en ce moment, dans un très bel atelier à côté d’une rivière.  

La couleur que je préfère : Le vert chrome contrasté sur une terre de Sienne brûlée. 

La fleur que j’aime : Les fleurs sans nom, ou dont le nom m’est inconnu, qu’on pourrait appeler « sauvages ». 

L’oiseau que je préfère : La chouette qui ne fait pas de bruit quand elle vole. La chouette effraie des clochers ou Dame blanche.

Mon livre de chevet : « À la recherche du temps perdu » de Proust, même si je ne le lis presque jamais. Il est toujours présent. 

Mon artiste favori : Baselitz, un peintre qui sans savoir dessiner a su renouveler la peinture moderne. 

Le don de la nature que je voudrais avoir : Changeant, j’aimerais passer sans difficulté d’un état orageux à un état de plein soleil…

L’état présent de mon esprit : Curieux. Je voudrais savoir ce que ces questions vont m’apporter…

Ce que je déteste par dessus tout : L’ennui. L’ennui tue. 

La faute qui m’inspire le plus d’indulgence : La méchanceté. Elle cache toujours une faiblesse de la personne. 

Ma devise : Chaque seconde qui passe est une occasion d’apprendre. 

Il y a un an, Mireille Nirman et Laure Marvel sont venues à mon atelier m’interviewer pour la revue « Les mots de terre ». Je copie dans ce journal une partie de l’article publié en janvier 2016 et le questionnaire de Proust revisité par Mireille dans Le portrait d’Art’gileJe les remercie encore une fois de leur intérêt porté sur mes sculptures et d’avoir partagé avec le public leur découverte de mon atelier. 

« Peintre à l’origine et voyageur dans l’âme, ce citoyen du monde -tel qu’il se définit lui-même- pose ses valises à Muret il y a une quinzaine d’années de cela. Plus tard il y découvrira l’argile qui va le conduire à la sculpture.
Rien ne fut alors plus évident pour lui que d’installer son atelier dans l’ancienne briqueterie de Muret qui brûla en 1957… Et de placer son four à l’endroit même du four de la briqueterie, contribuant ainsi à faire vivre l’esprit de ce lieu !

Le sculpteur excelle dans l’art du portrait. Evoquant ses bustes, il aime à dire
que « la forme attrape la présence des gens ». Cette présence sensible, il a su la ressusciter cet automne à Paris, à la Fête de l’Huma, lorsqu’il fut invité à y exposer les bustes de Bernard Maris, Cabu, Wolinski, Tignous, Charb, Honoré, – tous assassinés lors de l’attentat de Charlie Hebdo…

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Gérard Lartigue aime parler de son approche : « Le dessin apprend à regarder ». Lui, commence toujours par dessiner son modèle, pas forcément pour le reproduire, « mais pour le voir ». Il n’aime pas travailler directement à partir de photographies mais plutôt par les croquis « pour entrer dans l’ambiance »: il se sent ainsi déjà prêt à regarder avant d’entrer dans la matière. Il faut que s’établisse un lien avec le modèle, son visage, car, dit l’artiste, « c’est cela le travail du sculpteur: interpréter le sujet ».

Pour conclure, à contempler le buste de Bernard Maris une évidence s’est imposée à moi : la très grande sensibilité et l’empathie infinie du regard que Gérard Lartigue pose sur ses modèles… nous aide à voir…vraiment. »

Mireille Nirman

« Jusqu’ici tout va bien »

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Comme je disais hier, tout semble « normal », le quotidien est toujours là, sans aucun changement apparent. « Jusqu’ici, tout va bien », comme disait l’homme qui tombait d’un immeuble de 50 étages avant d’atteindre le sol, dans le film La Haine de Mathieu Kassovitz. Pourtant tout est différent depuis hier. Les possibilités de franchir encore une fois la ligne qui sépare ce qui est « normal » de ce qui est tragique, inacceptable, terrible, et tous les adjectifs qui décrivent l’horreur sont ouvertes. Le pays le plus puissant de la planète a mis au gouvernail un homme fou.

Le temps de retrouver du sens est arrivé. Vivre sans direction claire est devenu dangereux. Cet article semble drastique, mais je pense que nous vivons une période drastique. Pourtant je reste optimiste. L’Europe peut se réveiller. C’est le moment. Et dans tout cela, l’art a un rôle à jouer. Je n’ai aucune idée duquel, mais il deviendra évident dans les années à venir.

Je mets dans la page de mon journal de ce matin l’image d’une probable liberté guidant le peuple, un peu cassée…

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