Comment trouver des modèles ? Question que les artistes se posent pendant le confinement.

Je lis ces jours-ci un livre sur les cours de sculpture donnés par Antoine Bourdelle au début du XXème siècle. Il parle souvent de cette idée chère à Rodin de vérité. Pour qu’une oeuvre soit vivante, il faut qu’elle soit vraie, qu’elle suive les lois de la nature, qu’elle nous amène aux secrets de nous-mêmes, à l’harmonie de l’univers. Je le dis avec mes mots, mais c’est ce que j’interprète des leçons de Bourdelle, qui s’inspire à son tour de celles de Rodin, qui à son tour…

L’art ne doit pas copier la réalité. C’est plutôt une recherche intellectuelle et spirituelle autour de notre perception et de notre rapport à la matière. Il nous faut analyser ce que nous percevons avec nos yeux et notre toucher, tout en écoutant les vibrations dans l’air, sans oublier les parfums et le goût que la matière peut dégager. Sans inventer. Sans tricher. Sans interpréter. Cette vérité ne dépend pas du goût personnel, ni de son propre avis sur un sujet… elle est là, dans la nature, dans les corps, dans les visages, dans la chair d’une pomme ou dans les formes d’un nuage. Il faut l’étudier. Essayer de la comprendre. Pas avec notre intellect, mais avec tout notre être.

Il faut donc travailler avec des modèles. Cela peut aller de la nature morte aux modèles vivants, en passant par les paysages.

C’est là que la question du titre se pose. Comment faire pendant ce temps de confinement ?

Pour l’instant, j’ai trouvé deux modèles humains et un canidé. Ma muse, notre chienne et moi-même. J’ai pris un marbre de Saint-Pons-de-Thomières, d’un rouge bordeaux impressionnant, pour réaliser un bas-relief de la Poétesse (les photos de ce marbre, dans un prochain article), et une pierre d’Arudy, d’un gris-vert tacheté de blanc, offerte par Jean-Jacques Abdallah lors de la démonstration de sculpture que j’ai faite à Saint-Béat l’été dernier.

Sculpter ma muse m’arrive souvent, mais faire un autoportrait, c’est plus rare. C’est un exercice étrange. Etant donné que je ne m’observe presque jamais dans un miroir, j’ai une image de mon physique qui colle plus avec l’idée que je me fais de ma personne dans le passé. Au moment de me sculpter, je m’observe sur le miroir, sur les photos que je me prends de profil et de trois quarts et je découvre un homme différent. Mes mains insistent à décrire sur le marbre les traits de celui dont je me souviens, quand ma tendance d’étudier mon reflet dans la glace était plus marquée. Le mélange est perturbant pour moi. Je me vois concentré (on dirait énervé, comme ma fille me dit parfois) et avec une expression des yeux un peu absente.

« Tes yeux reflètent la lumière de façon étrange, le regard voyant à la fois dedans et au-delà de la personne. Ce n’est pas que tu sois absent, au contraire ta présence est toujours très forte, même (et surtout) quand tu es en silence. Je crois que nous communiquons par la pensée. Sur ton portrait, je ne sais comment tu as fait mais tu as réussi à rendre cette qualité de regard », me dit la Poétesse.

(Je reprends le clavier)

La forme. On ne sait toujours pas ce que la forme a d’important. Il y a des théories qui suggèrent que la vie dépend de la forme : c’est grâce à celle-ci que notre essence s’exprime.

Le confinement nous permet de reposer nos sens. Moins de bombardement de l’extérieur. Nos yeux se tournent vers l’intérieur. De nouvelles questions apparaissent et des réponses se font évidentes. Un changement dans notre mode de vie s’impose. C’est une période de remise en question.

Vacances à Paris

Se lever, promener les chiennes, prendre un café et un croissant dans une des meilleures boulangerie de la ville, écrire, lire, discuter, encore un café, marcher au moins dix kilomètres par jour, regarder la pluie, nager dans une piscine avec une terrasse au pied de la Tour Eiffel. Les touristes nous regardent surpris depuis le deuxième étage de la Tour avec les jumelles à 1 euro. Marcher de nouveau, se doucher, manger dans le jardin de la maison, lire, écrire, discuter, entendre le vent souffler les feuilles du palmier, promener les chiennes (trois ou quatre ou cinq fois par jour), prendre un dixième café, écrire, lire, discuter. Et le soir, ce que nous ne faisons jamais, regarder un grand écran (nous avons évité d’en avoir un à notre atelier). Des séries. Nous nous mettons au diapason de notre société « écranisée ». Lire, dormir.

« Je trouve bizarre ce rythme de vie », me dit la Poétesse.

« Il est intéressant, lui réponds-je. Et exceptionnel, je suppose. Peut-être même mérité. En tout cas, je crois que cela nous fera du bien pour reprendre notre rythme plus tard. »

Ces derniers mois, nous nous étions laissés glisser dans une vie sans « pause ». De 7 heures du matin jusqu’à très tard le soir nous n’avions pas une heure de repos. Et nous étions heureux de vivre à cette vitesse. Il le fallait. Une nouvelle étape s’annonçait depuis quelque temps. Il fallait la préparer.

« Tout peut changer d’une minute à l’autre de toute façon dans la vie. Autant profiter de ce qui se présente », j’ai ajouté en réfléchissant à voix haute, sans que cela soit bien lié à ce que nous disions. Je faisais allusion au fait de nous trouver tout à coup dans un endroit si beau en plein Paris pendant deux semaines. Inespéré. Et cela tombait pile au moment où nous avions besoin de tout arrêter pour nous reposer.

A l’atelier, je peux passer des jours sans croiser d’autres humains, sans entendre un seul moteur passer. Sans imaginer le mouvement de la société dans une ville. Loin de tout, bercés jour et nuit par notre petite chute d’eau de la rivière qui coule à côté de l’atelier, par les oiseaux. Le seul bruit est celui que produisent mes outils sur la pierre. Tout à coup, nous sommes immergés dans une des villes les plus touristiques de la planète, entourés de toutes les langues, toutes les modes, toutes les formes humaines. Et ça ne s’arrête pas, même la nuit.

Nous avons le temps de regarder Paris en profondeur, de nous arrêter devant des pierres taillées. Je dessine quelques motifs des façades. Dans « notre » arrondissement, le quinzième, on trouve une quantité impressionnante d’immeubles haussmanniens. L’ensemble me paraît harmonieux et élégant. J’observe surtout le travail sur la pierre, évidemment. Combien de sculpteurs et de tailleurs de pierre existaient à cette époque ?

Pour une fois, je poste un article qui ne tourne pas autour de notre travail. C’est un article estival. Bientôt la reprise de notre rythme effréné.

2018, année de grands changements

LA PIERRE

Le monde est en train de changer profondément. Une nouvelle conscience prend forme à grande vitesse. Les humains commencent à vouloir traiter les animaux et la nature en général de façon plus respectueuse. La production massive est mise sur la sellette. Les bénéfices de l’ère industrielle deviennent suspects. La richesse accumulée par une proportion bien réduite de la population est à la fois convoitée et détestée. Les inégalités s’accroissent. Les masses populaires prennent la parole sur les réseaux sociaux. On trouve des boucs émissaires dans tous les domaines. Les têtes sont prêtes à tomber.

Tous ces mots c’était pour arriver à « têtes ». C’est fait. Je poste les photos d’une tête en pierre d’un homme au regard sévère que je suis en train de réaliser. L’aspect « pas fini » crée des contrastes intéressants avec les zones bien polies. La rugosité de la surface permet d’apprécier la profondeur de la matière. En travaillant la pierre, le sculpteur est sensible à la lumière qu’elle dégage. C’est un matériau dur, mais en le touchant plus longtemps on sent sa tiédeur. On perçoit une énergie à l’intérieur, qu’on peut libérer par quelques coups de ciseau. Moins docile que l’argile, la pierre se laisse façonner quand on trouve le rythme constant des frappes. On entre dans un état de méditation en la travaillant.

Je suis persuadé que les humains vont commencer à montrer de la lassitude face à tant de « virtualité » dans leur quotidien. Bientôt, ils vont de nouveau apprécier la pierre. Actuellement on l’utilise pour faire des trottoirs, pour marcher dessus, ou pour nos salles de bain. On a oublié sa magie. La pierre reprendra sa place au centre de nos espaces publics et dans nos maisons.

 

 

Des gradines et des crevettes

Albi, Castres, Graulhet. Journée printanière très belle. Voyage professionnel et esthétique, ce qui revient au même quand deux personnes consacrées à la création se promènent. Professionnel parce que nous sommes allés nous renseigner sur le délai et sur les détails de la finition d’un socle en granite du Sidobre destiné à supporter une sculpture pour la Belgique. Il s’agit d’un beau projet pour une université à Mons. Nous n’avons pas encore les dates du vernissage, mais dès que tout sera fixé, j’en parlerai.

Esthétique parce que la vue se régale devant une campagne magnifique qui déploie sa beauté comme un modèle devant le peintre, et parce que le palais fin des êtres qui mangent plus pour la découverte du monde que pour se nourrir fait de nous des gros gourmets devant des plats dignes du meilleur restaurant préparés à Graulhet.

Un événement important de la journée : nous avons visité une forge où nous avons acheté de nouveaux outils pour travailler le marbre. La forge de Saint-Juéry. La marque : Auriou. Difficile d’exprimer ma joie. Un morceau d’acier qui pourrait représenter pour quelqu’un d’autre juste une espèce de clou, mais plus gros et cher, pour un sculpteur signifie une prolongation métallique de ses doigts, ou une arme pour conquérir le coeur des roches. Technologie au service d’un geste millénaire : frapper la pierre.

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