Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

Photons et poussière

Capter le présent, capter un instant qui disparaîtra forcément, comme tous les instants que les horloges piétinent, surtout ceux qui traînent. La papier enregistre le mouvement de la main en capturant (et captant) les particules noires du fusain qui s’use lentement par friction. Les secondes semblent ralentir. Le monde extérieur s’estompe. Un chien aboie au loin, comme s’il n’existait pas vraiment.

Je me remets à l’argile. Les yeux ont vu les détails que les mains ont laissé échapper. C’est un travail d’équipe. Les mains comprennent la matière et les yeux, la lumière.

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Quelle imagination !

L’imagination est-elle vraiment la source de la création artistique ? Combien de fois on entend dire que tel artiste a une imagination formidable ou : « moi, je ne pourrais pas réaliser ce tableau, je n’ai pas d’imagination ».

Le dictionnaire Larousse nous donne une définition de l’imagination : « Faculté de l’esprit d’évoquer, sous forme d’images mentales, des objets ou des faits connus par une perception, une expérience antérieure ».

C’est une erreur de croire que les artistes ont plus d’imagination que les autres. L’imagination est un processus simple : il suffit de fabriquer une image dans la tête est c’est tout. Tout le monde peut le faire.

On peut décortiquer la définition pour mieux comprendre le rôle de l’imagination dans la création artistique. Le secret est là : pour évoquer sous forme d’images mentales quelque chose, il faut passer par la perception ou par une expérience antérieure. Et c’est là que la différence se fait entre ceux qui s’y consacrent et les autres. Les artistes passent leur temps à développer leur perception, à vivre des expériences pour avoir un matériau de travail.

La fabrication des images est donc simple. Mais celle d’un artiste, s’il a appris à bien percevoir, à bien regarder, à bien « connaître » disons une main, ou un visage ou un paysage, à bien le sentir, à bien le découvrir dans ses moindres détails, sera bien plus complexe que celle de quelqu’un qui doit le synthétiser pour ne pas perdre de temps sur quelque chose qui ne lui sert pas à grand-chose. Si un artiste dessine une main, il saura (en principe) suivre chaque changement de ligne, chaque lumière, chaque ombre et on sentira que l’oeuvre a une force spéciale. Si un informaticien dessine une main, il risque d’oublier les tendons qu’on perçoit sous la peau…

Bref, c’est dans la perception que se joue la différence. Apprendre à percevoir le monde n’est pas facile. On a la tendance de faire le résumé le plus simple possible des choses pour ne pas perdre de temps à décrire chaque objet dont on parle : imaginez que pour dire « table » on soit obligé de dire : la planche en bois qui a quatre pieds de telle hauteur avec une surface lisse, de telle couleur, etc etc. On préfère dire « table »…

L’artiste, lui il préfère regarder l’objet et le dessiner avec la tasse de café dessus et la fumée de sa cigarette sous la lumière du soleil du matin. Et si on lui demande si ce qu’il a dessiné est une table, il dira : je ne suis pas sûr.

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