Le parfum enivrant de mon époque de peintre

Hier, quand nous sommes rentrés en fin d’après-midi, après une énième visite médicale, cette fois pour le tympan perforé de la Poétesse, je me suis laissé envahir par une odeur enivrante qui m’a ramené à une ancienne période de ma vie : le doux parfum de l’huile de lin pour diluer la peinture, mélangé à celui émanant des tubes de peinture ouverts sur la table. A chacun sa madeleine.


La vue de mon chevalet trônant au milieu de l’atelier m’a provoqué un sursaut, alors que c’était moi qui l’y avais porté là la veille. C’était tellement inattendu de me retrouver devant cette scène si quotidienne il y a plus de quinze ans, que j’avais oublié que le matin j’avais travaillé sur une toile.


Je pèche par optimisme maladif peut-être, mais je constate que ces deux mois de maladie m’ont poussé à revenir à la peinture : vu mon état encore vulnérable à cause d’une pneumonie persistante, il me fallait trouver une activité réalisable dans la partie chauffée de l’atelier. La pierre devra attendre des temps meilleurs. La Poétesse de son côté retrouve ses cahiers et une envie immense de se plonger dans son univers de mots. 


Deux mois où nos activités ont été réduites à une ambiance d’hôpital : des médicaments partout, des horaires stricts de repas, ceux-là réduits aux légumes et aux fruits et à l’absence de sucres (mon foie semble atteint par trop de doliprane), de longues heures au lit, des conversations de santé… La Poétesse et moi venons de traverser une période bien en adéquation avec notre époque de psychose. Le délitement social est palpable ; on dirait que la méfiance des uns envers les autres nous mène à cet état de vulnérabilité qui anticipe les pandémies. Notre société est tombée depuis un certain temps dans un concours de victimisation dont nous devons sortir. La haine, la rancœur, la division individualiste, la recherche acharnée d’une « identité », la guerre entre les sexes exploitée par les médias … tout cela ne peut pas durer. Un retour à l’éducation, à la littérature, aux bases essentielles que la culture nous apporte, à l’émerveillement devant le monde, à la gratitude devant tant de privilèges… un retour vers tout cela devient urgent pour retrouver la sérénité et l’harmonie.


A ce propos, je recommande la lecture de la nouvelle de la Poétesse, L’Invasion, de son recueil La Tâche bleue (éditions Auzas). En pleine pandémie grippale, une lueur d’espoir. Le début :

« Un jour de marché, vers la porte de Montreuil où les commerçants s’alignaient sur les trottoirs bondés, une femme qui attendait son tour chez le boucher s’effondra sur son caddie. Le corps secoué, les yeux révulsés, elle bavait. En moins de vingt secondes, la file des clients se délita. À bonne distance, des passants, la main sur la bouche, observaient la malheureuse prise d’une crise épileptiforme. Nul ne lui porta secours mais le boucher appela le SAMU. Quand l’ambulance arriva, la femme ne tremblait plus ; elle crachait du sang. On l’emporta et la file se reforma devant les jambons et le pâté de tête.

Elle expira le lendemain à l’hôpital. La cause de la mort n’avait pas encore été déterminée que trois cas se déclaraient dans le même service. Les patients rendirent l’âme en moins de deux jours. Parmi les infirmières de l’étage, une dénommée Nancy se montra particulièrement affectée par ces décès. Après avoir confié son inquiétude à sa collègue Karine, elle se mit à tousser. On l’installa dans la chambre 347, où le patient du second lit lança : « Alors, vous aussi ! » Karine soigna Nancy jusqu’à ce qu’elle-même soit prise de vertiges. Le Dr Tanné, médecin du service, examina l’infirmière et presque aussitôt ressentit de violentes courbatures. On accéléra les analyses. C’était une grippe, tout le monde s’accordait là-dessus. On sut enfin qu’il s’agissait d’une variante atypique du virus hautement létal H5N1... »

Ancien tableau que j’ai peint il y a plus d’un quart de siècle ! Il fait partie aujourd’hui d’une collection aux Etats-Unis.

Portrait de Houellebecq sur papier. Des mots et des taches à l’encre.

L’encre coule sur le papier de façon capricieuse. Je reprends mes vieilles habitudes de peintre pour comprendre le comportement de ce liquide teinté et pour mieux le maîtriser. Il faut se laisser surprendre par l’accident provoqué, et quelque part, dirigé. Un œil de Michel Houellebecq observe le spectateur, l’autre se focalise sur un monde lointain, obscur, étrange. Le visage a l’air sincère et compatissant, presque amical.

Agathe Novak-Lechevalier connaît bien l’écrivain. Elle décrit son œuvre dans un livre précis, analytique, fluide et riche. La Poétesse admire son travail. Nous en discutons souvent. Elle comprend bien l’intérêt d’Agathe pour la poésie de Houellebecq. Elles partagent la même vision de l’aspect esthétique des mots de l’écrivain.

Nous avons rencontré Agathe lors de la publication du Cahier de l’Herne qu’elle a dirigé. Elle avait souhaité publier la photo du buste original du poète-romancier, idée suggérée par Houellebecq lui-même. Nous nous sommes donné rendez-vous à Paris. Une amitié est née.

Quand le moment est venu de choisir une couverture pour le livre qu’elle a écrit par la suite, elle m’a fait l’honneur de penser à mon travail. Elle m’avait vu dessiner. J’ai proposé à Stock plusieurs dessins, tous à l’encre. L’éditrice Alice d’Andigné a choisi celui de l’asymétrie dans le regard de l’écrivain. La maquettiste l’a intégré dans une couverture claire et dépouillée, où le rouge presque orange du titre évite une sobriété austère en lui donnant une touche moderne.

Le livre vient d’être publié. Il sera le 10 octobre dans les librairies. L’encre encore une fois. Cette fois en forme de mots. Des mots directs, agiles, clairs. La lecture de ce livre nous permet de mieux comprendre l’énorme succès de cet écrivain si mal perçu dans certains milieux intellectuels. Agathe Novak-Lechevalier défait une à une les idées reçues sur son œuvre. Le poète est mis en avant. Un homme qui croit en la poésie ne peut pas être le pessimiste absolu que les médias nous décrivent. Le simple fait de croire à la beauté fait de lui un optimiste profond. Le monde va mal, c’est vrai. La banalité envahit tout. Mais les humains restent sensibles à la beauté. Cela va les sauver. Houellebecq console le monde en ouvrant une voie à la poésie, à travers ses romans.

Le livre d’Agathe fera couler beaucoup d’encre. Un dessin à l’encre sur sa couverture lui sied bien. Michel Houellebecq nous observe en attendant, nous les humains.

 

 

Dessin de Houellebecq par Gerard Lartigue

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