Baby blues

Finalement, un moment de tranquillité. La date butoir de l’inauguration du monument de Jean d’Ormesson nous a mis dans une intense course contre la montre. Deux bustes en processus attendaient. Cette semaine, j’ai réussi à bien les avancer. Deux visages bien différents : un homme âgé aux traits qui ressemblent à ceux de Viggo Mortensen, bien marqués, avec un regard à la fois distant et intense ; et un adolescent au visage très régulier, à l’allure de statue grecque. Une fois livrées, j’en publierai des images.

J’ai trouvé le temps pour m’attaquer à la pierre, ce dont j’avais besoin depuis un moment. J’ai presque fini un corps blotti d’une femme, légèrement abstrait. Une espèce de paysage minéral. Le marbre de Saint-Béat est blanc avec des tonalités grises. Longueur : 63 cm.torse couché femme marbre de st béat - Lartigue

Voici une tête de Bouddha, un bébé Bouddha. Ou s’agit-il d’un extraterrestre ?  🙂

Il est sculpté dans un marbre rose du Portugal. On voit derrière un bras qui est sculpté dans une pierre de Lussan-VerfeuilLe bras mesure 39 cm de hauteur.

– Tu crois que nous aurons le « baby blues » (une espèce de dépression après une naissance) à la fin de l’inauguration ? demandé-je à la Poétesse.

-Nous avons tellement de choses à faire, que je ne le pense pas, me rassure-t-elle.

Je me souviens de mon époque de peintre. Après chaque exposition de mes toiles, après le vacarme du vernissage, quand il fallait ranger les verres vides et vider les cendriers (à l’époque les gens fumaient dans les vernissages), un silence assourdissant me taraudait le cerveau et une sensation de vide absolu m’envahissait. Je restais plusieurs jours enfermé incapable de voir personne et sans envie de bouger. Puis, lentement, je reprenais mes pinceaux.

La sculpture est différente : j’ai constamment une seule envie. Façonner la matière. Peu importe comment, mais il me faut trouver des formes dans l’argile ou la pierre. Pour quoi faire ? Aucune idée, il me le faut, c’est tout. Les inaugurations se suivent sans casser notre rythme. Au contraire, nous retrouvons de l’énergie grâce au public qui attend le dévoilement des œuvres.

 

Dans la poussière

sculpture en marbre - Lartigue

Le beau temps revient. Je peux reprendre la taille de la pierre. Sur cette image : un visage taillé dans du marbre de Caunes-Minervois.

Pour certains, tailler la pierre signifie faire de la « vraie » sculpture. L’argile serait du « modelage », une forme secondaire de création. Pour d’autres, c’est encore plus réducteur : travailler avec de l’argile serait lié à la poterie, une activité artisanale. Ma réponse immédiate pour ce genre de discussions est de signaler que Rodin privilégiait l’argile. Il semble qu’il n’a presque pas taillé le marbre ; il comptait sur ses assistants pour le faire. Et qui oserait dire que Rodin n’était pas sculpteur ?

Quand l’occasion le permet, j’explique les différentes étapes de cette activité à ceux qui se demandent si modeler la terre est bien dans le domaine de la sculpture. Dans un premier temps, c’est vrai qu’on modèle la terre. Elle est meuble, et facile à manipuler. Mais dans un deuxième temps, quand elle sèche, on enlève de la matière, dans le même esprit que pour la taille de pierre. On peut même poncer les surfaces pour les adoucir. C’est moins dur que la pierre, bien sûr, mais le risque d’en enlever trop existe. Pour la terre, il y a toujours des solutions simples, comme remouiller l’argile, ce qui enlève pas mal d’angoisse.

Tout cela pour dire que je me lance bientôt dans la pierre et la poussière résultante (en protégeant mes poumons avec des masques professionnels pour filtrer l’air).

Et dès que ma tendinite à l’épaule passera, je reprendrai le bois. La tronçonneuse est lourde…

Il est tard. Mon neurone marche au ralenti. Ce texte est plus pour m’obliger à reprendre mon journal après tous ces jours de silence, que pour écrire quelque chose de profond ou révélateur.

Qu’est-ce que j’ai fait tous ces jours ? Je fais une liste pour avoir une idée moi-même de comment passe le temps dans l’atelier :

  • Réalisation du buste de Marguerite Yourcenar (deuxième version) 
  • Cuisson de ce buste et explosion de son visage (parler de cette argile plus délicate)
  • Réparation du buste avec du plâtre
  • Patinage (artistique… oui, la patine fait partie de l’oeuvre) du buste d’Edgar Morin. J’en publierai bientôt des photos.
  • Une dizaine de petites ébauches en argile, dans des positions simples avec modèle
  • Des dessins
  • Préparation du voyage à Paris bientôt
  • Lecture d’un livre intéressant sur l’importance de la forme dans l’existence du monde. J’en parlerai dans un autre article.
  • Marcher dans la campagne
  • Les cours du jeudi et du samedi
  • Visite de ma fille 😀
  • Projet de la maison de retraite (encore un sujet à traiter)
  • Achat des outils pour la taille de pierre à Saint Juéry
  • Buste de Saint Exupéry
  • Nouvelle série de sculptures (bon, une seule pièce pour le moment…) (voir photos)
  • Buste de femme

 

 

Des gradines et des crevettes

Albi, Castres, Graulhet. Journée printanière très belle. Voyage professionnel et esthétique, ce qui revient au même quand deux personnes consacrées à la création se promènent. Professionnel parce que nous sommes allés nous renseigner sur le délai et sur les détails de la finition d’un socle en granite du Sidobre destiné à supporter une sculpture pour la Belgique. Il s’agit d’un beau projet pour une université à Mons. Nous n’avons pas encore les dates du vernissage, mais dès que tout sera fixé, j’en parlerai.

Esthétique parce que la vue se régale devant une campagne magnifique qui déploie sa beauté comme un modèle devant le peintre, et parce que le palais fin des êtres qui mangent plus pour la découverte du monde que pour se nourrir fait de nous des gros gourmets devant des plats dignes du meilleur restaurant préparés à Graulhet.

Un événement important de la journée : nous avons visité une forge où nous avons acheté de nouveaux outils pour travailler le marbre. La forge de Saint-Juéry. La marque : Auriou. Difficile d’exprimer ma joie. Un morceau d’acier qui pourrait représenter pour quelqu’un d’autre juste une espèce de clou, mais plus gros et cher, pour un sculpteur signifie une prolongation métallique de ses doigts, ou une arme pour conquérir le coeur des roches. Technologie au service d’un geste millénaire : frapper la pierre.

Un chien, un chat et trois pierres

Trois cailloux dans l’Espace. Nous sommes allés hier à Saint-Béat, la ville du marbre. Belle journée grise. Un pique-nique dans le Jardin des artistes dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, avec une vue magnifique. C’est l’aspect positif (il faut rester optimiste) du réchauffement de la planète : on peut faire un pique-nique en hiver dans les Pyrénées. Isis était hyper alerte et enthousiaste ; elle sentait les odeurs du printemps qui arrive. Elle était en mode chasse (elle est doublement une chienne de chasse : mère setter et père épagneul). Elle semblait trouver des pistes de gibier avec son odorat ultra-fin : « Allez, maître, viens ! je crois percevoir la trace d’un sanglier ! », me disait-elle avec le regard, « ou peut-être d’un lézard, je ne suis pas sûre, mais viens, suis-moi ! » Oui, avec le regard, car elle essaie, mais elle n’arrive pas à parler. Bien sûr.

Ni un sanglier, ni un oiseau, même pas un lézard, mais elle a attrapé un insecte. C’est déjà une proie.

Trois pierres dans la voiture. L’Espace est la voiture idéale pour un sculpteur. On peut y mettre des grosses pierres. La limite est ma capacité de les soulever pour les poser dans le coffre. Elles ne sont donc pas très grandes. Mais c’est du marbre ! De nouveau dans la poussière. Grâce à un cadeau de Noël, je pourrai me protéger avec des masques professionnels.

trois marbres dans l Espace

Le Cosmo-chat (notre peluche qui habite dans l’Espace) me regardait soulever les pierres sans broncher. C’est un chat très sympa, mais qui ne sert à rien. Il garde la voiture, c’est tout. Bon, parfois il sert à caler les sculptures en terre cuite pour qu’elles ne se cassent pas. Ou à nettoyer le pare-brise. Ou comme oreiller pour Isis… finalement il sert à quelque chose.

 

 

 

 

 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑