Des ébauches et des oeuvres d’art

L’avantage des ébauches est la grande liberté qu’on ressent en les réalisant. Le secret pour réussir un buste, je crois, réside dans le fait de garder la fraîcheur d’une ébauche. La vie est quelque chose de similaire : tant qu’elle garde la liberté d’une ébauche, tant qu’on la construit sans atteindre une perfection monotone, tant qu’elle doit évoluer, elle a une intensité qui lui permet de se prolonger dans le temps. C’est peut-être la raison pour laquelle les oeuvres « léchées », bien finies, qui ne laissent pas de place à une construction cérébrale ou émotionnelle chez l’observateur semblent mortes.

Une oeuvre d’art doit posséder d’une part une complexité qui « attrape » le regard, qui fasse appelle aux émotions de l’observateur, pour après lui demander un effort de continuité. Une roue parfaite n’intéresse personne, sauf si on a un côté hamster. Mais une roue sur une pente, ça commence à nous intéresser. Souvent les oeuvres de ce qu’on appelle art contemporain manquent de cette complexité et prétendent faire appel à notre penchant à nous poser des questions sans rien proposer. Qu’est-ce que « l’artiste » veut dire avec ce tas de terre, par exemple, ou avec ce tas de chaises (comme Nicole Esterolle le fait remarquer, il s’agit très souvent de tas) ou avec cette toile blanche… le fait que l’oeuvre se trouve dans une galerie ou un musée nous pousse à nous poser des questions, mais si elle était dans la rue, on ne la remarquerait même pas puisqu’elle n’a pas une complexité suffisante pour que notre esprit s’y attarde. L’existence de musées et de galeries d’art est une réussite de l’humanité, mais l’art contemporain en profite sans rien apporter. La question « qu’est-ce que l’artiste veut nous dire » est implicite dans tout espace d’art, ce qui a amené les « artistes contemporains » à arriver à l’extrême : une espace d’art vide. « Qu’est-ce que l’artiste veut nous dire avec ce vide? » Rien.

Sur ce buste de Samuel Beckett j’ai essayé de garder la fraîcheur dont je parle. C’est une pièce destinée au bronze. Le métal attrapera le mouvement de l’argile pendant des siècles.

 

« Surrender »

Pourquoi « surrender » ? J’aime ce mot en anglais qui peut signifier en même temps un abandon et une acceptation. C’est arrêter de contrôler. C’est s’abandonner aux forces qui dirigent la vie. Je sais, dans notre époque on aime sentir qu’on est capable de tout contrôler, de tout comprendre, rationnellement. On a envie de dire : « De quelles forces parle ce sculpteur qui s’imagine créer dans un état second comme Edgar Morin le suggère ? N’est-il pas plutôt un peu toqué, comme tous les artistes ? » Quand on est surpris par les bruits dans une vieille maison, par exemple, on s’invente des explications rassurantes : « C’est le vent, ou les poutres qui se plaignent, ou un rongeur qui se promène dans les murs ». Mais si on ne croyait pas vraiment aux forces étranges d’une réalité à part, on n’aurait pas besoin de s’expliquer ces bruits.

Je m’éloigne du sujet, encore une fois. Donc, surrender. Cette sculpture me fait penser à cette attitude à mon avis intéressante, courageuse et intelligente d’accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, tout en se mettant en mouvement vers l’avant. Je voudrais l’appeler donc Abandon et volonté. Cette belle jeune femme montre sa détermination à avancer malgré les moments difficiles. Elle n’offre pas de résistance, et elle lutte pour rendre la vie plus belle.

 

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

La Vénus de Martres

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Il est toujours difficile de se détacher d’une œuvre qu’on considère faire partie de celles qu’on a le mieux réussies. Parmi les centaines de sculptures réalisées, il y a certaines qui accumulent une recherche de dizaines d’années. Parfois une œuvre est une expérience unique ou le produit d’un chemin qui ne va pas aboutir, ou le résultat d’une étape seulement. Parfois elle accumule plusieurs directions de recherche. La Vénus de Martres, mon interprétation de la vraie Vénus de Martres plutôt, me semble résumer toute une recherche autour de l’expression d’un visage. Même si elle est née à partir d’une autre sculpture, je sens avoir pu développer toute mon expérience comme « observateur des humains » (y compris moi-même, bien sûr) d’un côté, et de l’autre, ma perception de la perception d’un autre artiste. Je sens avoir réussi à m’approprier la perception de l’artiste qui a capté la beauté de la femme qui allait un jour être appelée « Vénus de Martres ». J’ai adapté sa perception à la mienne. La beauté de ce visage serait donc le mélange de deux perceptions. Une beauté à deux niveaux.

J’ai pris au sérieux l’idée de Sylvian Meschia de faire des bustes gallo-romains comme si j’étais dans la peau du sculpteur de l’époque, en sachant que ma propre expérience et ma conception de la beauté allaient s’y incruster. La Vénus « moderne » a perdu ce qui m’a semblé un brin masculin dans les traits de l’antique.

Malgré le manque de communication autour de mon travail dans cette exposition, j’ai eu des retours intéressants. Depuis le début j’ai appris que cette sculpture était susceptible de vivre sa propre vie : hier j’ai accepté de la laisser partir. Elle appartiendra à partir de 2017 à de nouvelles mains aussi créatrices que les miennes. Et j’en suis ravi.

André Malraux – buste exposé à Ombres Blanches

« Le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose. »

André Malraux/ Antimémoires

Le buste d’André Malraux est exposé dans la librairie Ombres Blanches, à Toulouse jusqu’à 2017.

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André Malraux

Cette citation de Malraux tombe bien : un des deux sujets gagnants dans la votation qui a eu lieu cette semaine dans  l’atelier est Métamorphose.

Métamorphose de la terre… peut-être du bronze ?

 

Exposition à Martres-Tolosane

Derniers jours de l’exposition au Grand Presbytère : « Martres-Tolosane mise en scène par Meschia et Tardif » .

Sylvian Meschia, célèbre céramiste de la région, a proposé à la mairie de Martres-Tolosane mes services en tant que sculpteur pour la réalisation du buste de Saint Vidian à partir de l’original en bois. L’association qui se charge du patrimoine de la ville a apprécié le résultat. Il est actuellement exposé au Grand Presbytère. Vous y trouverez aussi les bustes gallo-romains que j’ai réalisés en m’inspirant des bustes de la villa romaine de Chiragan. Vous pouvez visiter la page de Sylvian Meschia sur facebook ou celle du Grand Presbytère. Vous aurez un aperçu du beau jardin et de quelques faïences typiques de la ville, en plus de l’installation de Meschia. Le but de l’exposition est de mettre en avant le patrimoine de la région.

Renseignements :

http://www.legrandpresbytere.com/

tel : 05 61 87 64 93

grand.presbytere@mairie-martres-tolosane.fr

Une amie me rend visite

Une amie de l’époque où j’étais peintre me rend visite à mon atelier. On ne s’était pas vus depuis au moins cinq ans, je crois. Je ne suis pas sûr… ma conception du temps est assez défaillante… Elle et son mari, un ami aussi, apprécient ma peinture. Leur maison a une collection importante de mes toiles. Cette fois je lui montre mes oeuvres en trois dimensions et je réalise son portrait en argile.

Etude d’un visage aux yeux légèrement nostalgiques… La différence de la sculpture ou de la peinture sur la photo est ce long moment de pose nécessaire, qui permet à la personne de laisser entrer tout son univers, ses pensées, ses émotions, ses peurs…, tandis que la photo travaille sur l’instant.

Volume intéressant grâce à la masse des cheveux. Mouvement chaotique des mèches en contraste avec une expression contrôlée, douce et sereine.

Giacometti ou la matière torturée

Dans cet hommage à Alberto Giacometti, j’ai essayé de garder le même esprit avec lequel il travaillait ses oeuvres : il s’acharnait sur la matière en l’utilisant comme une substance qui enregistre chaque mouvement de l’artiste. J’ai déjà parlé de cette capacité de l’argile à tout enregistrer, et du danger de lisser ce qui avait témoigné d’un instant important. Chez Giacometti ce sujet est central. Il garde chaque rajout de matière, chaque fente laissée par un couteau, chaque mouvement de l’argile humide qui dégouline ou qui s’aplatit par son propre poids. J’ai voulu montrer aussi la force de son visage pourvu d’une structure lourde et solide. Son regard distant mais intense. Sa bouche sérieuse, entourée de rides qui dénotent une tendance à sourire avec malice.

Buste en bronze. Hauteur : 63 cm

Information codée sur l’argile

L’équilibre est difficile : avancer sans trop défaire les traces fraîches chargées de signification. Ne me demandez pas quelle signification, mais chaque coup d’un outil ou d’un geste de la main sur l’argile est susceptible de refléter un élément inconscient de la personnalité de l’artiste, comme le ferait une signature. Sur une expertise en écriture il y a une quantité importante d’information sur l’auteur d’un texte. L’argile est un matériau qui enregistre de façon très sensible les traces qu’on laisse sur elle. On peut même laisser une empreinte digitale. Bref, le travail de finition est dangereux, il peut enlever des secrets codés dans l’argile…

Quelques retouches de plus, et j’arrête. La patience du modèle est infinie, mais je ne dois pas exagérer. Ce soir un Mont d’Or fondu et la journée sera finie… euh… le Mont d’or est pour dimanche, mais j’anticipe 🙂

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