Qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ?

Nous sommes dans une drôle d’époque. D’un côté, la technologie avance à une vitesse impressionnante, envahissant chaque geste de notre vie quotidienne, nous ouvrant des possibilités infinies d’émerveillement devant un nouvel univers, l’univers virtuel, permettant aux humains de vivre plus longtemps, établissant des ponts de communication immédiats et mondiaux… et de l’autre côté une solitude s’installe dans nos sociétés incapables de communiquer directement dans un café, dans la rue, avec les voisins. La médecine calme nos angoisses, nos douleurs, et nous permet de vivre dans des conditions plus solides physiquement. Mais elle nous endort aussi. Nous sommes un des pays qui consomme le plus de drogues légales, les anxiolytiques et les somnifères. Le Droit évolue aussi : la torture diminue dans le monde civilisé, les conflits dans la société sont mieux encadrés, l’égalité entre les sexes a bien avancé (évidemment il y a encore un long chemin à parcourir), les règles nous protègent sur les routes, dans nos maisons, dans notre travail. Mais nous ne mûrissons plus comme avant : nous sommes devenus de petits enfants protégés par l’autorité. Nous avons peur de sortir des sentiers battus. 


Un jour, une jeune femme a voulu discuter avec moi à propos de la vie d’artiste. Elle envisageait, m’a-t-elle dit, de devenir peintre. La première question qu’elle m’a posée : « Est-ce que vous cotisez pour votre retraite ? » J’ai cru qu’elle plaisantait. Les artistes en général n’ont pas le temps de penser à leur retraite. Ou plutôt, les artistes ne veulent pas y penser ; leur vie est basée sur un développement qui prend souvent une dimension intéressante plutôt vers la fin de leur vie. Penser s’arrêter à ce moment-là est contreproductif. Le rêve des artistes est de mourir en train de créer. J’ai dû lui répondre que si elle commençait sa vie d’artiste en faisant des calculs matériels, il valait mieux penser à un autre métier. Et que oui, les artistes aussi cotisent pour la retraite, mais pas pour la leur (en fait, personne ne cotise pour sa propre retraite, tout le monde le fait pour celle de la génération d’avant). 


Cet incident m’a fait réfléchir à propos de la retraite en général. Est-elle bien conçue ? J’ai l’impression que la société promet une espèce de période dorée consacrée aux loisirs. Loisir vient du latin licere, être licite. D’après l’Emile Littré, « l’usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d’intervalle de temps où l’on se repose, où l’on fait ce que l’on veut ». Mais la question que je me pose est : est-ce qu’on est heureux quand on fait ce que l’on veut ? Au jeu d’échecs c’est plutôt angoissant : quand on a plusieurs possibilités de mouvement, on se sent un peu perdu et l’angoisse n’est pas loin. Quand on n’a qu’une seule réponse à donner, on se sent fort et même le mouvement de la pièce est réalisé avec une assurance qui peut surprendre notre adversaire. A ce moment-là, on se sent libre ! Au théâtre, c’est pareil : un acteur qui doit répéter des phrases précises se sent plus à l’aise que celui qui doit improviser. Dans la vie, je pense que c’est similaire : si nous savons ce que nous devons faire, nous sommes capables de ressentir un bonheur profond. Celui-ci s’appelle liberté. Si on nous dit « vous pouvez faire ce que vous voulez », nous pouvons nous sentir perdus, ou dans un vide. Trouver un sens à notre vie est important. 


L’art est souvent conçu comme un loisir. J’ai déjà raconté dans d’autres articles le moment où un nouveau participant arrivait à mon atelier pour prendre des cours de sculpture. Très souvent j’entendais le mot loisir dans les motivations de la personne. J’ai pris l’habitude de ne rien dire. Je savais qu’avec le temps le participant allait découvrir une autre essence à cette « activité » . L’art est à l’opposé du loisir. Si « loisir » est le moment en dehors de nos obligations, l’art n’est pas là. L’artiste crée parce qu’il sent l’obligation de le faire. L’artiste (je répète ce mot pour ne pas dire « il ou elle », comme la mode le suggère), l’artiste doit, donc, vivre dans la zone du devoir. Faire ce qu’il ou elle (je n’échappe pas à la mode) doit faire le rend heureux ou heureuse. 


Alors, qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ? C’est cet espace où créer est une obligation auto-imposée. Et pour créer, les artistes doivent explorer les limites de la société, sans faire appel aux médicaments qui endorment l’esprit, sans parachute, sans ceinture de sécurité, sans les applaudissement du public, sans œillères, sans airbags…  Le corps, les expressions d’un visage, le mouvement, le rythme, les forces internes, le temps… tout peut devenir sujet de création. L’énergie circule d’une façon différente. On s’éloigne du train-train quotidien pour entrer dans un univers construit sur ses propres bases. La personne qui entre dans un atelier sait qu’elle y trouvera une ambiance particulière, une vision de la vie étrange, que tout objet, le désordre, les livres éparpillés, la lumière, les œuvres à la vue, tout pousse l’artiste à créer. Et cela, jusqu’à la fin de sa vie.  

Buste pour l’exposition « Façonneurs de mémoires » à Martres Tolosane, fin 2019.


Deux cycles

Avant d’être sculpteur, j’étais peintre. Je suis toujours peintre : mon regard continue à être celui d’un peintre et les couleurs sont une partie essentielle de mon univers. Les lignes et les taches constituent une des bases de mon langage. Seulement,Tableau Lartigue collection particulière - En hiver comme en été je ne touche plus mes pinceaux depuis des années.

J’en parle parce que je viens de vivre un moment important lié à ce que je vivais souvent à cette époque : j’ai donné un nouveau foyer à une de mes anciennes toiles. Une personne que j’apprécie énormément et qui depuis des années collectionne mes oeuvres a souhaité acquérir le tableau de 2 mètres qui attendait dans un coin de mon atelier, une toile représentant deux saisons en même temps. Deux vélos (deux cycles), une ville, le temps suspendu, la paix et le mystère de l’hiver, la joie quelque part cachée l’été… deux vélos, l’un abandonné momentanément dans un champ de blé et l’autre posé sur un arbre couvert de neige. Le cycliste (ou la cycliste) est absent(e), mais on devine sa présence pas loin. C’est un tableau important pour moi, surtout parce qu’il est l’un des derniers que j’ai réalisés. Le temps est resté suspendu pour moi aussi, par rapport à la peinture. J’ai arrêté de peindre complètement.

Il y a plus de trois ans, j’avais essayé de reprendre la peinture : la toile commencée est toujours sur le chevalet. Le modèle qui a posé est parti loin, a vécu mille choses et ne sait pas que le dessin est toujours là, au même endroit, comme si j’attendais son retour pour continuer… mais ce n’est pas le cas. Je laisse ce tableau-là pour me rappeler qu’un jour je reprendrai la peinture. La personne qui a posé sera tellement différente qu’elle ne pourra plus servir de modèle pour ce tableau. Ou plutôt si : elle sera représentée en deux temps, comme la toile que je viens de laisser partir. Deux temps, deux cycles, deux saisons, deux vélos. L’hiver n’est jamais la fin d’un cycle, juste une étape d’un temps flexible.

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