Eugène Viollet-le-Duc

Je profite de ce moment de tranquillité après une semaine de lutte, avec l’aide de la Poétesse, contre une rechute de pneumonie pour écrire quelques mots. Il s’agit d’une tranquillité relative : d’un côté, les bactéries restent à l’affût d’une erreur de ma part pour attaquer de nouveau (si je sors dans le froid ou si je me mets à travailler la pierre), et de l’autre, le stress du retard dans mon travail me gâche légèrement ces minutes de flottement dans le temps, mais la paix retrouvée de me savoir bientôt debout me réjouit profondément.

Je me rends compte que je n’ai pas parlé d’un buste que nous venons de livrer au sud de Paris, à une heure de la Ville lumière. Pourtant c’est une œuvre qui a une importance particulière pour nous. Ce personnage historique complète le trio qui s’est soucié du patrimoine de la France : Victor Hugo, Prosper Mérimée et, le buste en question, Eugène Viollet-le-Duc. Le premier est encore exposé à Martres-Tolosane (l’exposition s’est terminée le 22 décembre, mais elle est en place jusqu’à ce soir pour des ouvertures privées ou sur rendez-vous). Le deuxième est celui que j’ai réalisé lors du Salon du Patrimoine au Louvre (pour les démonstrations programmées sur notre stand). Et le troisième fait partie maintenant d’une collection privée du cabinet d’architecte Ædificio.

J’ai hâte de me lever pour reprendre contact avec la matière. Je me sens loin de tout dans notre petit paradis. Il est temps de retoucher la terre.

« Je crois qu’il est dans ma destinée de tailler mon chemin dans le roc ; car je ne pourrais suivre celui pratiqué par les autres ». Eugène Viollet-le-Duc

Dialogue de fin d’année avec ma chienne

– T’as l’air tristounette… c’est les fêtes de fin d’année ? C’est parce que 2019 finit que tu es triste ? Ou angoissée ? Ça t angoisse la fin de cette année ? 

– Oui, maître, l’année finit et je ne sais pas ce qui arrive après.

– Oh, t’inquiète pas petite chienne, l’année 2020 est déjà toute prête. Elle arrive immédiatement après la fin de cette année, il n’y a même pas un moment entre les deux. L’une finit et l’autre démarre tout de suite, promis. Tu ne dois pas t inquiéter. 

– Tu me rassures, maître. J’avais trop peur.

Complicité

TAILLE DIRECTE SUR UN BLOC DE MARBRE DE CARRARE

Le bloc de marbre de Carrare solide et lourd, autour de 200 kilos, est devenu un objet délicat et expressif, mais toujours trop lourd pour le porter dans les bras (70 kilos). Deux soeurs liées par une complicité dans la joie et l’espièglerie, au regard intense. 


Il fallait trouver la façon de livrer l’oeuvre chez leurs grands-parents, à Strasbourg. La mettre dans la voiture avec nos poulies et transpalettes n’était pas compliqué, mais une fois arrivés à notre destination, comment porter une pierre de ce poids sans nous casser le dos ? Nous avons décidé d’emporter la chèvre avec nous, une machine qui soulève jusqu’à une tonne, mais qui pèse plus que la sculpture. Cela semble absurde, mais il est plus facile de charger dans la voiture une machine en acier longue et maniable qu’une pierre dense et lisse, délicate et glissante. Oui, c’est vrai, avec des sangles la sculpture devient plus facile à déplacer, mais le risque qu’elle frappe dans son balancement un objet qui l’abîme est non négligeable. Bref, on a pris une machine pour descendre la pièce de la voiture. 
En cinq jours de voyage, on a dû faire plus de 2500 km, mais c’était un voyage magnifique, qui nous a permis d’établir des relations durables autour de l’art. Les grands-parents des fillettes s’intéressent à ce lien avec la vie qui va au-delà du corps physique. Leur collection d’art, que nous avons découverte, est la preuve d’une recherche personnelle et engagée. Une base en bois massif attendait l’oeuvre. Le grand-père, un homme grand, mince et fort, m’a aidé à soulever la sculpture toujours emballée dans des tissus épais. À deux on l’a placée sans grande difficulté sur sa nouvelle base, ce qui rendait effectivement évidente l’absurdité de tout l’effort d’emporter avec nous la chèvre

Le moment de la dévoiler était arrivé. Les grands-parents n’avaient rien vu depuis le début du processus ; ils nous avaient fait une confiance absolue. La tension était intense de leur part, évidemment, mais aussi de la nôtre. Même si j’avais la certitude d’avoir réussi une oeuvre spéciale, cela reste un constat personnel et subjectif. Il fallait maintenant découvrir la réaction des nouveaux propriétaires. 

Le défi pour la réalisation de cette oeuvre représentant deux soeurs était surtout l’harmonie des deux expressions. La petite soeur, avec ses yeux pétillants et son sourire malicieux et innocent à la fois, coquin et joyeux, ne devait pas cacher la douceur de la fille aînée, avec son air de sagesse et d’une certaine mélancolie. Je devais montrer l’attitude de protection de grande soeur, son amour et sa complicité envers la cadette. L’ensemble devait faire une seule oeuvre. La pierre devait rester unitaire. Les regards, même si dirigés vers des points différents, devaient montrer un instant dans le temps commun aux deux fillettes. Un univers entier aux deux êtres si différents et si complices. 


« Elles sont là ; elles sont vivantes. Bravo, vous avez réussi une belle oeuvre ! »


L’univers était en équilibre. Une sensation de liberté s’est manifestée au fond de moi. Les yeux de la Poétesse étaient humides. L’expectative  grandissante pendant des mois trouvait sa fin. On pouvait maintenant se relaxer. Tout à coup, un chat sort de nulle part et saute sur la base. Il s’est mis à renifler les deux petits visages avec un intérêt étrange. L’oeuvre a été adoptée dans son nouveau foyer.


Nous avons passé avec nos amis, une soirée mémorable au centre de Strasbourg. Les lumières de Noël, qui mettaient en valeur l’extraordinaire architecture de la ville, surtout de la magnifique cathédrale, allaient en harmonie avec notre sensation de flotter dans un monde de rêve. Et nous avons fini « chez Yvonne » autour d’une table dans un restaurant très agréable, apprécié par notre ancien président, Jacques Chirac, en train de déguster… oui, une tête de veau -la Poétesse-, et moi, sa langue (du veau, bien sûr). 
Le titre de l’oeuvre, Complicité, convenait à l’amitié qui s’est créée en quelques heures de convivialité. En fait, ce n’était pas le temps passé ensemble physiquement qui nous liait ; c’était les semaines, les mois, où nous avons passé une grande partie de notre énergie et de notre temps autour de la création d’une oeuvre basée sur les deux visages pleins de vie de leurs petites-filles. 

Le cadeau

Dix ans de cours. Tout un cycle. Un groupe très beau s’est construit avec le temps. Nous tournions tous autour de l’argile. Nous avons partagé des moments de joie, de création, de doutes, d’ouverture vers de formes nouvelles de voir la réalité…
Nous nous retrouvions une fois par semaine, quatre heures.  Quatre heures de rire, de silence, de mots, de gestes, de pensées, de vide, d’amitié. Avec le temps nous avons construit une amitié très spéciale où nous pouvions être nous-mêmes.
Le cycle s’est fermé. Je vois maintenant tout ce que j’ai appris avec la présence de mes élèves. Les relations humaines qui se sont tissées ont changé mon destin. On pourrait croire que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. J’ai découvert des univers très différents qui m’ont enrichi aussi bien en tant qu’être humain que comme artiste. Juliette et moi avons préparé notre espace de création semaine après semaine pour recevoir chaque fois toute une vague d’affection et d’empathie, et nous nous sommes sentis acceptés tels que nous sommes. Avec notre monde un peu marginal, car peu adapté à notre société toujours efficace et pratique. Nous avons partagé nos réussites, nos frustrations, nos échecs, nos peurs, notre optimisme, nos doutes, nos certitudes (presque inexistantes… en tout cas, je le souhaite…). Et en retour nous avons toujours compté sur le soutien, l’encouragement, la compréhension, la joie. 
Je pensais à tout cela aujourd’hui dans le restaurant magnifique où mes élèves nous ont offert un repas. Après avoir parcouru les chemins tortueux des côtes autour de Venerque, nous sommes arrivés à une petite colline sur laquelle se trouvait une ferme retapée dans un style où la modernité contrastait avec la tradition.  Nous étions à la meilleure table, avec vue sur la vallée au loin, et sur un petit étang à quelques mètres de l’autre côté de la baie vitrée, où des canards jouaient. Le soleil s’amusait à pointer son nez de temps en temps et l’air était très doux. On nous a reçus avec un champagne rose pour la Poétesse et blanc pour moi, accompagné de mises en bouche froides bien particulières : une espèce de petit ballon gonflable, par exemple, vraiment petit, qu’on fait exploser dans la bouche en retirant le plastique pour sentir un goût complexe de betterave avec je ne sais pas quoi de délicieux ! Chaque détail de la table était magnifique : les assiettes pour l’entrée ressemblaient à des coquilles d’oeuf de dinosaure, avec les bords bien irréguliers et tout. Au centre un œuf dans une sauce aux lentilles indescriptiblement bonne. 
Nous avons passé un moment inoubliable. Et tout le temps nous laissions venir les souvenirs des cours. Merci pour tout ce que vous nous avez apporté pendant toutes ces années, merci pour vos cadeaux, toujours généreux et originaux, merci de nous pousser toujours à créer et à avancer dans la vie. 

Vernissage à Martres Tolosane

Juliette Marne et Gérard Lartigue :

« Façonneurs de mémoires »

8 décembre à 16h au Grand Presbytère, à Martres Tolosane

Courte vidéo réalisée au sein de l’EHPAD Les Genévriers pendant les séances de pose des résidents pour leur buste. Cliquez et mettez le son :

Installation de l’exposition « Façonneurs de mémoires » à Martres-Tolosane

Une surprise nous attendait au Grand Presbytère. Nous sommes arrivés à Martres-Tolosane dans l’après-midi à un moment où le soleil venait de pointer son nez. La lumière entrait à flots dans l’espace de la future exposition (elle démarre ce samedi 30 et l’inauguration est le dimanche 8 décembre à 16 heures). Nous nous attendions à voir par terre les bustes toujours emballés, prêts à être placés… ils étaient déjà installés ! Ils nous observaient épatés (nous, pas les bustes) par l’harmonie que la disposition des œuvres dégageait dans cette lumière limpide. La muséographie de Séverine Tonello et de Sandrine Schiavon nous a semblé impeccable. Une belle exposition s’annonçait déjà. Evidemment il manquait encore une bonne partie des éléments : dessins, photos, poèmes, textes et d’autres bustes, et apporter quelques petits changements, mais la note de départ était parfaite.

C’était pour nous l’occasion de voir, pour la première fois dans son ensemble, la collection de bustes de résidents réalisée pour l’Ehpad de Saint-Martory en 2016 et 2017. Les souvenirs d’un an et demi de travail épisodique nous ont inondés. Tous les moments forts vécus dans cet établissement, une fois par mois, étaient condensés dans le regard figé pour toujours de chaque visage qui nous « observait » depuis son socle. Un projet spécial arrivait à son point culminant : le partage avec le public de toutes ces expressions riches en expérience de vie.

L’idée de ce projet est née un jour d’été, quand nous faisions une démonstration de sculpture chez Évelyne Hosté, qui ouvrait sa maison et son immense et beau jardin au public, lors d’un parcours de portes ouvertes d’ateliers d’art. Gilles Blandinières, directeur de l’Ehpad Les Genévriers, est resté un moment à m’observer réaliser un buste. Je pense qu’il a senti le lien qui existe entre l’argile et la vie, entre la forme et la présence, entre le temps et la création artistique. Il a eu l’idée de bâtir, dans son établissement, un pont vers l’art. Dans la plupart des Ehpad, les activités proposées tournent autour des loisirs. L’art est pratiquement absent. L’art disparaît de nos écoles, de nos galeries contemporaines (qui se consacrent à « l’art contemporain », qui est plutôt de l’art conceptuel, vieux d’un siècle et de plus en plus dénué de sens) et de nos établissements pour le troisième âge. L’initiative de Gilles Blandinières et de son équipe est essentielle : retrouver un lien avec l’art peut redonner un nouveau sens à notre société .

L’Europe est quand même le continent dans lequel l’art occupe le devant de la scène. L’art fait partie de notre ADN, comme on dit aujourd’hui. Il existe partout, bien sûr, mais les priorités sont différentes sur les autres continents. Si l’Europe attire tellement l’attention du monde entier, c’est en grande partie à cause de l’importance qu’elle attache à sa richesse artistique. Des démarches modestes comme ce projet, répétées un peu partout, peuvent nous aider à retrouver la place que nous occupons dans le monde.

Qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ?

Nous sommes dans une drôle d’époque. D’un côté, la technologie avance à une vitesse impressionnante, envahissant chaque geste de notre vie quotidienne, nous ouvrant des possibilités infinies d’émerveillement devant un nouvel univers, l’univers virtuel, permettant aux humains de vivre plus longtemps, établissant des ponts de communication immédiats et mondiaux… et de l’autre côté une solitude s’installe dans nos sociétés incapables de communiquer directement dans un café, dans la rue, avec les voisins. La médecine calme nos angoisses, nos douleurs, et nous permet de vivre dans des conditions plus solides physiquement. Mais elle nous endort aussi. Nous sommes un des pays qui consomme le plus de drogues légales, les anxiolytiques et les somnifères. Le Droit évolue aussi : la torture diminue dans le monde civilisé, les conflits dans la société sont mieux encadrés, l’égalité entre les sexes a bien avancé (évidemment il y a encore un long chemin à parcourir), les règles nous protègent sur les routes, dans nos maisons, dans notre travail. Mais nous ne mûrissons plus comme avant : nous sommes devenus de petits enfants protégés par l’autorité. Nous avons peur de sortir des sentiers battus. 


Un jour, une jeune femme a voulu discuter avec moi à propos de la vie d’artiste. Elle envisageait, m’a-t-elle dit, de devenir peintre. La première question qu’elle m’a posée : « Est-ce que vous cotisez pour votre retraite ? » J’ai cru qu’elle plaisantait. Les artistes en général n’ont pas le temps de penser à leur retraite. Ou plutôt, les artistes ne veulent pas y penser ; leur vie est basée sur un développement qui prend souvent une dimension intéressante plutôt vers la fin de leur vie. Penser s’arrêter à ce moment-là est contreproductif. Le rêve des artistes est de mourir en train de créer. J’ai dû lui répondre que si elle commençait sa vie d’artiste en faisant des calculs matériels, il valait mieux penser à un autre métier. Et que oui, les artistes aussi cotisent pour la retraite, mais pas pour la leur (en fait, personne ne cotise pour sa propre retraite, tout le monde le fait pour celle de la génération d’avant). 


Cet incident m’a fait réfléchir à propos de la retraite en général. Est-elle bien conçue ? J’ai l’impression que la société promet une espèce de période dorée consacrée aux loisirs. Loisir vient du latin licere, être licite. D’après l’Emile Littré, « l’usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d’intervalle de temps où l’on se repose, où l’on fait ce que l’on veut ». Mais la question que je me pose est : est-ce qu’on est heureux quand on fait ce que l’on veut ? Au jeu d’échecs c’est plutôt angoissant : quand on a plusieurs possibilités de mouvement, on se sent un peu perdu et l’angoisse n’est pas loin. Quand on n’a qu’une seule réponse à donner, on se sent fort et même le mouvement de la pièce est réalisé avec une assurance qui peut surprendre notre adversaire. A ce moment-là, on se sent libre ! Au théâtre, c’est pareil : un acteur qui doit répéter des phrases précises se sent plus à l’aise que celui qui doit improviser. Dans la vie, je pense que c’est similaire : si nous savons ce que nous devons faire, nous sommes capables de ressentir un bonheur profond. Celui-ci s’appelle liberté. Si on nous dit « vous pouvez faire ce que vous voulez », nous pouvons nous sentir perdus, ou dans un vide. Trouver un sens à notre vie est important. 


L’art est souvent conçu comme un loisir. J’ai déjà raconté dans d’autres articles le moment où un nouveau participant arrivait à mon atelier pour prendre des cours de sculpture. Très souvent j’entendais le mot loisir dans les motivations de la personne. J’ai pris l’habitude de ne rien dire. Je savais qu’avec le temps le participant allait découvrir une autre essence à cette « activité » . L’art est à l’opposé du loisir. Si « loisir » est le moment en dehors de nos obligations, l’art n’est pas là. L’artiste crée parce qu’il sent l’obligation de le faire. L’artiste (je répète ce mot pour ne pas dire « il ou elle », comme la mode le suggère), l’artiste doit, donc, vivre dans la zone du devoir. Faire ce qu’il ou elle (je n’échappe pas à la mode) doit faire le rend heureux ou heureuse. 


Alors, qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ? C’est cet espace où créer est une obligation auto-imposée. Et pour créer, les artistes doivent explorer les limites de la société, sans faire appel aux médicaments qui endorment l’esprit, sans parachute, sans ceinture de sécurité, sans les applaudissement du public, sans œillères, sans airbags…  Le corps, les expressions d’un visage, le mouvement, le rythme, les forces internes, le temps… tout peut devenir sujet de création. L’énergie circule d’une façon différente. On s’éloigne du train-train quotidien pour entrer dans un univers construit sur ses propres bases. La personne qui entre dans un atelier sait qu’elle y trouvera une ambiance particulière, une vision de la vie étrange, que tout objet, le désordre, les livres éparpillés, la lumière, les œuvres à la vue, tout pousse l’artiste à créer. Et cela, jusqu’à la fin de sa vie.  

Buste pour l’exposition « Façonneurs de mémoires » à Martres Tolosane, fin 2019.


Belle expérience au Salon du Patrimoine Culturel au Louvre

Artistes et vie publique

C’était un pari important d’exposer au Salon International du Patrimoine Culturel. Paris est la ville des paris, d’où son nom. Plus sérieusement : si un artiste souhaite participer au mouvement de cette ville, une des plus prestigieuses au monde, il faut s’exposer à la lumière (même en étant au sous-sol du Louvre, on est toujours dans la Ville Lumière), à la critique, à l’échec… ou à la réussite (parfois plus dangereuse que l’échec). Ou tout simplement, il faut exposer.

La Poétesse et moi avons rempli notre voiture de nos beaux socles en métal (merci GA), de quelques sculptures en marbre, bronze, pierre, terre cuite, et des livres de sa plume. Il fallait penser à l’éclairage, qui s’est avéré un ingrédient essentiel. Normal quand on expose dans la Ville Lumière… Nous avons réussi à bien mettre en évidence les textures du bronze, les nuances de la pierre, les veines du marbre. Houellebecq faisait peur, éclairé d’en bas. Son aspect de délabrement et son regard ancré dans un univers parallèle surprenaient les passants. Victor Hugo montrait la richesse de son grand front, complexe et riche en reflets. Simone Veil attirait les regards avec sa dignité, sa tristesse et sa volonté de fer d’avancer vers le côté positif des humains.

Sur la photo en haut de l’article, on peut deviner le respect que la présence de cette grande dame inspire à notre ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, homme politique accessible et affable, malgré le poste qu’il occupe – toujours cible de critiques de toutes sortes. Il avait inauguré en 2018 un médaillon de Simone Veil que j’avais réalisé pour une école de Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Cette fois, il a découvert son buste en bronze. Un des rôles des artistes est de créer un pont entre les valeurs représentées par les personnages historiques d’un pays et les personnes au pouvoir actuel. Celles-ci ouvrent un espace d’expression aux artistes, et les artistes essaient de définir leur positionnement face aux enjeux du monde, pour que les traces laissées par les humains aient un certain sens. Vaste projet, ambitieux peut-être, mais nécessaire pour exister. Pour l’existence de l’artiste en tout cas.

Je vois l’expression de la Poétesse en train de lire ce dernier paragraphe. « Euh, il faudrait expliquer cette idée de façon plus claire. Elle me semble pertinente, mais pas très lisible. » Isis, notre belle chienne, me regarde comme si elle attendait ma réaction aux mots de sa maîtresse. « J’écrirai plus tard tout un article sur le sujet », dis-je en procrastinant. La fatigue du retour de Paris se fait sentir. Les projets s’accumulent. Le stress se fait présent. Une activité intense nous attend.

Œuvres d’aujourd’hui, patrimoine de demain

Malgré la fatigue, on sent une belle énergie après cette expérience intense au Salon du Patrimoine. De nombreuses rencontres avec des personnes venues découvrir le travail de tous ceux qui se consacrent au patrimoine du pays. La plupart des exposants travaillent la matière de façon exceptionnelle : des céramistes, menuisiers, ferronniers, verriers, architectes, maroquiniers, tailleurs de pierre… la liste est longue. Pourtant, on a constaté un oubli : les artistes. Ce qui est compréhensible : il est difficile de déterminer quelles œuvres sont destinées à devenir du « patrimoine ». C’est toujours le temps qui décide de ces choses-là. Le présent est souvent incapable de savoir ce qui a une valeur pérenne et ce qui est juste une étincelle du moment. Heureusement, la Poétesse a su convaincre les organisateurs de notre engagement envers notre époque : nous souhaitons participer à la création du patrimoine de demain. Nous avons déjà quelques œuvres qui ont vocation à rester longtemps en place (j’aime bien cette expression : vocation à 🙂 ).

Le retour de la figure

Parmi les rencontres qui nous ont marqués, celle avec notre voisin exposant des œuvres magnifiques en cuir, avec un design original, et un savoir-faire rare. Chaque pièce est unique. Il m’a donné des conseils importants autour de la relation entre l’artiste et ses collectionneurs ou ses mécènes. Une autre rencontre : un magistrat qui fait de la photo, de la radio, écrit des livres… Ou celle avec un écrivain aux cheveux longs et argentés qui souhaite un portrait de lui-même en marbre, pour se voir autrement. Des rencontres amicales avec les organisatrices de la section Occitanie (très dynamiques et sympathiques), avec des jeunes intéressés par la démonstration que j’ai faite pendant tout le salon, avec des personne âgées qui nous disaient : « Ah, un vrai sculpteur ! Je croyais que ça n’existait plus ! » ou avec des connaisseurs qui montraient un enthousiasme sincère devant une œuvre figurative : « On commence à en avoir marre de l’art conceptuel, banal et vide. »

On a constaté un retour de l’intérêt pour l’art figuratif en général. Les gens commencent à se rendre compte que leurs impôts servent à payer les fleurs de Jeff Koons (lire à ce sujet l’article pertinent du philosophe Yves Michaud), entre autres œuvres de l’art dit contemporain (cela fait déjà un siècle qu’il occupe la scène, à se répéter dans toutes les formes de tas possibles – tas de terre, tas de chaussures, tas de débris, tas de chaises, tas de formes répétitives, tas de… , comme l’a bien démontré le critique Nicole Esterolle). Et les gens commencent à souhaiter un retour de l’art figuratif, d’un art « basé sur le réel », comme ils nous ont dit.

« Gérard Lartigue ? Je le connais », nous dit une dame en regardant mon travail. « C’est un sculpteur décédé, n’est-ce pas ? » J’arrête de creuser les pupilles de Prosper Mérimée, buste déjà bien avancé, pour lui répondre : « C’est vrai que Gérard Lartigue est un peu mort, mais contrairement aux apparences, il continue à sculpter avec toute son énergie. En fait, c’est moi. » La dame a voulu s’excuser de me traiter de décédé, mais je l’ai rassurée : « J’ai déjà un pied de l’autre côté, ce qui est souvent le cas pour les artistes, car ils s’approchent tellement d’un espace au-delà du temps, qu’ils finissent par faire partie de cet univers où plus personne n’est esclave des secondes qui passent. »

Venez nous voir au Salon du Patrimoine Culturel (invitation)

Pour obtenir votre invitation gratuite au Salon International du Patrimoine Culturel, et nous rendre visite la semaine prochaine, cliquez ci-dessous :

INVITATION

Pendant 4 jours, du 24 au 27 octobre prochain, le Salon ouvrira ses portes pour sa 25ème édition sur la thématique : « Le futur en héritage ».

Sculpture en marbre de Carrare, destinée au cimetière du Père-Lachaise

Le patrimoine se définit comme l’ensemble des réalisations, des biens transmis collectivement par les ancêtres. Une part essentielle de notre patrimoine culturel présent est le fait des artistes du passé. Mais qui crée ce qui, à l’avenir, sera considéré comme le patrimoine de ce début de XXIe siècle ?

Les bustes de Charb, de Wolinski et des autres journalistes assassinés de Charlie Hebdo, une femme en marbre de Carrare qui marche au Père-Lachaise, Simone Veil en bronze et en pierre, le buste de Jean d’Ormesson flottant au-dessus d’une pyramide chaotique de livres, mais aussi les bustes de Michel Houellebecq, Marie NDiaye, Edgar Morin, Nelson Mandela, ou encore Victor Hugo, cet infatigable défenseur du patrimoine…

Notre démarche d’artistes – un sculpteur, une écrivaine –, est de créer le patrimoine de demain. Nous croyons à la capacité des formes, de la matière, à recréer la vie. Nous croyons au pouvoir de la poésie pour porter au-delà de nous des traces de notre temps. Responsables de la mémoire de demain, c’est ainsi que nous vivons ce « futur en héritage ».

Chaque jour, Gérard réalisera une démonstration de sculpture d’un buste en terre.

Au plaisir de vous y accueillir !

Juliette Marne et Gérard Lartigue

Détail du visage en marbre de Carrare veiné

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑