Sculpture sur marbre à Saint-Béat (récit d’un symposium, jour 1)

Il fait frais, bien plus frais que dans notre atelier de Muret, nous avons laissé la canicule derrière nous.

Trouver le bon raccord de compresseur…

La ligne de démarcation du soleil descend peu à peu sur la colline en face du parking Gallieni où Gérard va commencer sa sculpture, L’Inconnue, réinterprétation contemporaine d’un buste de Chiragan (Martres-Tolosane, époque romaine) :

« Donner vie, en quelque sorte, à cette femme, en l’ancrant dans le présent. »

9h12. Des galets millénaires reposent dans l’eau. Un lézard court ventre à terre le long du muret qui nous sépare du fleuve. Le doux grincement de la meuleuse s’élève et se mêle au murmure de la Garonne que surplombe une ligne de maisons semi-antiques. Un bloc de marbre blanc de 45 x 40 x 20 cm va se métamorphoser en belle femme intemporelle.

L’œuvre est mise en jeu dans une tombola, qui se tiendra le 27 juillet.

Poussière de marbre

Dans nos poumons

Aucune alarme

Le cœur tient bon

Nous irons boire au fleuve

Et puis serons lavés

Dans l’air pyrénéen brille

La poussière dépliée

Juliette Marne

  • Pour lire les autres articles :

Jour 2

Jour 3

Jour 4

Jour 5

  • En savoir plus sur L’Inconnue de Chiragan :

L’Inconnue au MSR

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Marbre et Arts

  • L’exposition des sculptures de Jean-Jacques Abdallah à Montmaurin :

J.-J. Abdallah

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Non, ce n’est pas à la suite de l’incendie de Notre-Dame

Le hasard fait des choses étranges : le lendemain de l’incendie de Notre-Dame nous étions à la fonderie en train de regarder le buste de Victor Hugo dans le feu. Clarisse, la personne qui s’occupe à la fonderie d’embellir le bronze avec de la cire, était en train de le patiner en noir, avec quelques touches de rouge, deux couleurs que Victor Hugo privilégiait dans ses œuvres.

Ce buste est né d’une commande. Un médecin sensible aux idéaux du poète a voulu transmettre à ses deux fils une représentation du visage de l’écrivain. Il constatait peut-être le vide que les nouvelles générations retrouvent autour d’elles dans le rythme du zapping et du superficiel. Il voulait leur transmettre des valeurs autour de la laïcité et des Droits de l’Homme. Victor Hugo se rendait compte à son époque du délabrement des monuments, symboles d’une grandeur qui s’effritait. Il a écrit un livre pour sauver Notre-Dame.

Une fois que le buste en terre a été réalisé, nous avons décidé d’en faire deux tirages en bronze. Il y a trois mois, nous avons apporté l’œuvre en terre à la fonderie, et quelques jours avant l’incendie, celle-ci nous a appelés pour la ciselure et la patine des deux bustes. Au moment de regarder Victor Hugo sous les flammes du chalumeau, nous ne pouvions pas éviter de penser à Notre-Dame en feu, la veille. Une envie très forte de participer à la reconstruction et à la sécurisation de nos monuments s’est mise à brûler en nous.

Les polémiques n’ont pas tardé à éclater : est-ce qu’un monument vaut plus qu’une personne dans la misère ? Comment se fait-il que des millions d’euros se mettent à circuler aussi rapidement quand il s’agit de vieilles pierres et qu’il n’y ait pas un sou pour les pauvres ? Pourquoi la planète entière réagit plus par rapport à un monument à Paris que devant l’incendie d’une bibliothèque d’un pays en développement, qui a vu disparaître dans les flammes des siècle d’histoire ?

Le système montre ses défauts, ses vices. L’inégalité explose aux yeux du monde entier. Une personne est capable de donner plus d’argent que tous les « gilets jaunes » réunis. Ou plutôt, plus d’argent que ce qu’ils voudraient, eux, recevoir. Oui, on voit que la richesse est mal distribuée. Le problème des Gilets jaunes est qu’ils voudraient avoir leur part des bénéfices d’une meilleure redistribution, pour consommer plus, quand au fond le problème est plutôt la mondialisation de la pauvreté : tout est mondialisé aujourd’hui, même la misère. Les pauvres d’autres époques vivaient loin. Aujourd’hui ils veulent une voiture aussi, et un portable. Et ils sont là, dans ce monde si petit, réuni grâce aux réseaux. Et ils nous voient, ils savent comment vivent les gens dans les pays riches. Et nous pourrions les voir aussi : tout est sur la Toile. Sur le Web. Les pauvres du monde entier veulent les maisons, les voitures, les téléphones, les voyages des riches. Mais les Gilets jaunes ne sont pas prêts à sacrifier leurs privilèges pour une justice mondialisée de la richesse.

Plein d’aspects différents de l’injustice planétaire se dévoilent suite à l’incendie d’un monument.

Et Victor Hugo voudrait sauver une deuxième fois Notre-Dame, sans oublier les misérables.

Notre position en tant qu’artistes est difficile : nous défendons la création, les réalisations qui existeront pendant des siècles. On appelle cela la culture. C’est ce qui reste quand les humains meurent. Nous mourrons tous au bout d’un siècle, grand maximum (sauf quelques résistants qui restent un peu plus). Une cathédrale a une vie plus longue. Un poème aussi. Des gens meurent pour donner forme à cette transcendance. Car c’est bien la forme qui compte ! Les mêmes pierres de Notre-Dame, si elles avaient été empilées dans la forme d’un gratte-ciel, n’auraient pas la même importance. Demandez aux gens de l’argent pour reconstruire les tours Jumelles de New York… très peu de fonds seraient réunis. La forme, la signification, n’est pas la même. C’est dans la forme que la création se manifeste. Le bloc de marbre qui a servi à Michel Ange pour réaliser son David a donné plus de sens, d’émerveillement, parfois d’extase, que la plus belle voiture jamais fabriquée. Chaque coup de ciseau est unique, inimitable, insurpassable. La voiture, elle, peut être reproduite à l’infini.

L’unicité de la forme donne sens à l’existence humaine. Malgré l’uniformisation des formes (les mêmes meubles, les mêmes marques de vêtements, les mêmes expériences narratives -les séries-, les mêmes voitures, etc.) nous cherchons toujours à nous démarquer des autres. On achète un objet qui sera différent : une toile, une sculpture, un élément décoratif… Nous savons intuitivement que seuless les choses uniques auront une vie plus longue.

Le résultat de cette recherche de construction de choses qui perdurent s’appelle le patrimoine. C’est ce que les artistes cherchent à réaliser. Quelque chose qui dure plus longtemps que la petite vie d’un humain. Et c’est là que la comparaison entre une cathédrale et une vie humaine est compliquée. Une cathédrale implique des millions de vies : tous ceux qui l’ont réalisée, tous ceux qui se sont battus pour la défendre, tous ceux qui y ont trouvé un sens pour leur vie, tous ceux qui en bénéficient indirectement (c’est grâce à des monuments comme Notre-Dame que Paris attire autant de monde). Et l’aspect symbolique : c’est le coeur de la France ! La voir en danger de disparaître dans les flammes était insupportable pour des millions de gens dans le monde entier. Combien ont pleuré devant cette scène terrible ?

Laissons l’injustice du système de côté pour un moment – comme on le fait en général, car ce système existe depuis des décennies. Soyons heureux de voir que Notre-Dame sera reconstruite. Et pour la justice : quand nous serons prêts à vivre comme la plupart des gens sur Terre, c’est à dire sans confort, quand nous serons prêts à sacrifier le nôtre, alors là, oui, nous pourrons nous battre pour le « pouvoir d’achat » de tous.

En attendant, nous devons continuer à créer. C’est une obligation. Auto-imposée. Actuellement nous sommes absorbés par plusieurs projets importants. Comme nous avons « perdu » deux mois de travail à cause de ma pneumonie (entre guillemets, car au fond nous en avons bien profité pour avancer dans d’autres domaines), nous sommes à fond dans le rattrapage de temps. Si je n’écris presque pas sur ce blog et si je ne vois presque personne, c’est que je me consacre entièrement à la sculpture sur pierre. Je vis sous la poussière, entre 10 à 15 heures par jour. Cela me fait retrouver mon énergie (la sculpture, pas la poussière) (mais j’aime bien aussi la poussière… après tout, on est poussière).

Pétition de Rémy Aron : « Exigeons le respect de la diversité artistique ! Stop au dirigisme d’État ! »

La Maison des Artistes a pris l’excellente initiative de pousser les artistes à s’exprimer sur le sujet de l’art contemporain et sur le rôle de l’État dans le soutien de l’art en général (depuis des décennies, seul l’art conceptuel est financièrement aidé par l’État).

Il ne s’agit pas de contester les artistes choisis par l’Etat, mais on peut contester la nature de « l’art contemporain » : il ne fait pas partie des arts plastiques ! C’est un art qui est en relation avec l’art de scène, avec l’art vivant, avec l’art théâtral.  Il s’agit d’une expérience vécue et non d’un objet artistique ! C’est le centre du problème. Il n’y a pas d’objet (peinture, sculpture, dessin, gravure, etc.) à acquérir. « Questionner » le public avec un tas de chaussures, ou de chaises, ou de briques ou de terre… pourquoi pas ? On trouve parfois des concepts intéressants dans « l’art contemporain », mais que l’Etat subventionne le concept en question comme s’il s’agissait d’un objet est absurde ! 

Les citoyens commencent à comprendre que nos impôts servent à payer des concepts, souvent ridicules ou d’une banalité extrême, présentés comme de l’art contemporain. Les idées, c’est bien, et même nécessaire, mais  elles doivent se matérialiser dans un livre, comme les écrivains le savent. Une pièce de théâtre traverse les siècles, entre les feuilles d’un livre. Autrement, c’est de l’air. L’Etat est en train d’accumuler de l’air, avec nos impôts. 

C’est pour cela que je suis d’accord avec cette pétition lancée par Rémy Aron. L’Etat doit donner toute leur place aux arts visuels. Pour signer la pétition, cliquer sur ce lien :

https://www.change.org/p/exigeons-le-respect-de-la-diversit%C3%A9-artistique-stop-au-dirigisme-d-%C3%A9tat

Gérard Lartigue

Livraison de « Lignes perpendiculaires », un torse en marbre

C’est toujours avec une certaine angoisse que nous livrons une sculpture qui nous est chère. La taille directe implique une pièce unique, irremplaçable. Chaque coup de ciseaux, chaque trace de gradine, reste « gravé dans le marbre ». Quand un collectionneur acquiert la sculpture, nous avons besoin d’avoir la certitude que le nouveau foyer l’accueille complètement, de tout cœur. C’était le cas cette fois. Un cadeau spécial d’une mère à sa fille pour ses trente ans. La réaction de celle-ci ne laissait pas de doute : elle a passé ses mains sur la surface du torse et d’une voix presque inaudible, comme si elle se parlait à elle-même, elle a lâché une phrase simple, mais tellement réconfortante : « Elle est magnifique. »

C’était à Paris, pas loin des manifestations près de la station Charle-de-Gaulle-Étoile. Dans une famille où l’art est dans chaque coin de la maison. L’arrière-grand-père était déjà un sculpteur célèbre dont nous avons eu l’honneur de voir quelques œuvres. Magnifiques. En marbre de Carrare. Dans la dimension temporelle du marbre, comme je l’ai déjà écrit dans un autre article, ma sculpture n’est pas forcément plus récente : le morceau de marbre de Saint-Béat peut avoir quelques millions de plus ou de moins que le morceau de marbre de Carrare…

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