Vidéo (une minute) du buste d’un rugbyman célèbre

Un monsieur fort gentil, au langage franc et sympathique, est venu voir la « maquette ». On appelle maquette la pièce présentée, mais en réalité, si on veut gagner un appel d’offres, il faut faire la sculpture définitive pour convaincre le commanditaire de la qualité de l’œuvre. Il nous a raconté que son village avait déjà commandé deux sculptures de ce rugbyman dans le passé, et que le résultat était bien au-dessous de leurs attentes. Il nous a montré les photos. Effectivement, l’œuvre était terriblement ratée. Deux fois.

Il a été convaincu par le buste que nous lui avons présenté, mais il nous a prévenus qu’il n’était pas le seul à décider. Le budget que la mairie proposait était tellement bas que, une fois la fonderie payée, le bénéfice était dérisoire . Nous avons accepté pour trois raisons : l’œuvre en argile était déjà réalisée, cela signifiait du travail pour la fonderie, et, finalement, le monument se trouverait à un endroit magnifique, face aux Pyrénées, à une étape importante du Tour de France.

Erreur. De toute façon, ils ont voté contre. Ils ont choisi une autre proposition moins chère qui serait réalisée à Bordeaux. Nous avons eu au téléphone le monsieur très sympathique et franc. Il était dépité.

C’est leur troisième sculpture de Robert Paparemborde. Peut-être que cette fois elle sera réussie. On le souhaite, surtout pour ce héros du sport qui mérite une bonne place dans la mémoire collective.

 

C’est le pari des appels d’offres. Un jeu intéressant, parfois truqué, parfois absurde, parfois injuste, souvent intense et passionnant, comme tous les jeux.

Voici la vidéo que nous avons présentée au conseil de cette mairie :

Buste rugbyman par Lartigue

Du mouvement des bras à la précision des doigts

Pour réaliser une sculpture de plus d’un mètre de hauteur, on doit constamment s’éloigner pour garder une vision de l’ensemble qui permette une cohérence entre les divers éléments. Il faut travailler avec la force des bras, en exécutant des mouvements vastes, en laissant jouer la magie du hasard. On fait des kilomètres dans les va-et-vient entre la sculpture et les murs de l’atelier.

Hier j’ai travaillé sur un bas-relief de moins de 7 cm. J’ai dû le faire assis, immobile, concentré et bien relaxé. Chaque geste sous la loupe devait déposer moins d’un gramme de matière sur l’œuvre. Les lignes devaient être tracées sans le moindre tremblement. La lumière circulaire de la loupe, que j’ai reçue hier par la poste (merci Joëlle et Gérard !) me permettait d’observer chaque ombre et chaque zone de lumière créées sur ce petit médaillon en argile. L’erreur coûte cher dans la réalisation d’une pièce de cette taille : un faux mouvement peut effacer des heures de travail.

Passer d’une dimension à l’autre nous rappelle que la matière est juste une manifestation de notre volonté profonde. Peu importe si nous sommes bien adroits de nos mains ou pas, ce qui compte est le dressage de cette volonté mené au fil de nos jours sur Terre. 

bas-relief à la loupe - Lartigue

Étiquettes

Encore une fois, je suis confronté à une nouvelle forme d’étiquetage : depuis que j’ai reçu l’appareil pour respirer, j’entends autour de moi des témoignages, bien intentionnés, sur telle ou telle personne « déjà appareillée ». Je deviens une personne appareillée ! Il est vrai que peut-être je devrai porter toutes les nuits qui me restent de vie mon masque pour respirer, mais cela ne fait pas de moi quelqu’un d’appareillé ! La nuance est dans l’idée qu’on se fait de soi. Je me sens libre, complet, naturel, sain. Après, si c’est mieux d’utiliser l’appareil, je le ferai, mais cet acte ne change pas ma nature.
C’est comme les fumeurs ou pas fumeurs. Est-ce que je suis un fumeur ? Non, je suis quelqu’un qui fume quand je veux. Et si je ne veux pas je ne fume pas. Peut-être la différence se trouve dans la conscience du choix. Je choisis de fumer. Je ne suis pas dépendant de la fumée. Je choisis de mieux respirer, mais je me sens capable de vivre sans mon appareil.
Quand quelqu’un me demandait il y a longtemps : « tu fumes ? » , la question me surprenait parce que je me disais que la personne pouvait bien voir si j’avais ou pas une cigarette à la main. Si à cet instant-là, je ne fumais pas, je répondais : « Non, je ne fume pas ».
Toutes les étiquettes me semblent superflues. Végétarien ? On pourrait dire :  » j’ai décidé de ne pas manger de viande », sans se sentir obligé de se coller une étiquette sur le front. Français ? Pourquoi pas, mais le concept de nationalité est artificiel aussi.
À la limite, je suis artiste. Ma seule étiquette. J’aime bien cette étiquette. Elle est artificielle aussi, mais elle me convient. Artificielle, parce que je pourrais faire un jour de la philosophie ou de la métaphysique ou devenir ermite. Je préfère l’étiquette : humain. Tant que je reste en vie, je peux me définir comme ça : un humain. Après, je serai mort (étiquette définitive). Ou dit d’une autre façon : je ne serai pas. Ni vivant ni mort. Je n’aurai plus d’étiquettes. Ni de « je » .

Aujourd’hui, je suis un mouleur de Mariannes…

2018, année de grands changements

LA PIERRE

Le monde est en train de changer profondément. Une nouvelle conscience prend forme à grande vitesse. Les humains commencent à vouloir traiter les animaux et la nature en général de façon plus respectueuse. La production massive est mise sur la sellette. Les bénéfices de l’ère industrielle deviennent suspects. La richesse accumulée par une proportion bien réduite de la population est à la fois convoitée et détestée. Les inégalités s’accroissent. Les masses populaires prennent la parole sur les réseaux sociaux. On trouve des boucs émissaires dans tous les domaines. Les têtes sont prêtes à tomber.

Tous ces mots c’était pour arriver à « têtes ». C’est fait. Je poste les photos d’une tête en pierre d’un homme au regard sévère que je suis en train de réaliser. L’aspect « pas fini » crée des contrastes intéressants avec les zones bien polies. La rugosité de la surface permet d’apprécier la profondeur de la matière. En travaillant la pierre, le sculpteur est sensible à la lumière qu’elle dégage. C’est un matériau dur, mais en le touchant plus longtemps on sent sa tiédeur. On perçoit une énergie à l’intérieur, qu’on peut libérer par quelques coups de ciseau. Moins docile que l’argile, la pierre se laisse façonner quand on trouve le rythme constant des frappes. On entre dans un état de méditation en la travaillant.

Je suis persuadé que les humains vont commencer à montrer de la lassitude face à tant de « virtualité » dans leur quotidien. Bientôt, ils vont de nouveau apprécier la pierre. Actuellement on l’utilise pour faire des trottoirs, pour marcher dessus, ou pour nos salles de bain. On a oublié sa magie. La pierre reprendra sa place au centre de nos espaces publics et dans nos maisons.

 

 

À la recherche de Tennessee

uste Johnny Hallyday pour couler en bronze et G Lartigue

photo @Juliette Marne

Le monde sauvage des Etats-Unis attire Johnny. Il aime ses espaces immenses et la sensation de liberté propre d’un monde nouveau, sans passé, où la nouveauté est la valeur suprême. Malheureusement, de nos jours, il ne s’agit plus de liberté : actuellement c’est un pays où règne la loi du plus fort, où presque tout le monde a une arme, où les restrictions imposées par l’État sont abondantes, où la police est omniprésente, où l’on est coupable sauf preuve du contraire, où la justice est en général une affaire économique (bénéfique à ceux qui sont riches).

Mais Johnny réussit son rêve américain. Il crée un personnage au caractère de cowboy. Il aime les motos, la musique américaine, les routes infinies. Il partage avec son public l’image qu’il se fait de ce monde nouveau où tout est possible. Il réussit à dépasser les limites. Sa liberté devient immense : il atteint son destin sur Terre. Faire rêver.

 

Est-ce qu’on en fait trop sur la mort de Johnny Halliday ?

Il n’écrivait ni les paroles ni sa musique… Argument récurrent qui me semble erroné : le fait qu’il n’était pas compositeur n’enlève rien à son talent en tant qu’interprète. Gérard Depardieu, Juliette Binoche, Catherine Deneuve, au cinéma, ne sont « que » des interprètes. Les meilleurs violonistes, les meilleurs danseurs, les meilleurs chanteurs d’opéra, etc., ne sont pas moins artistes que les compositeurs, les écrivains, les metteurs en scène, les peintres, les sculpteurs. Un acteur crée un personnage en l’incarnant. La personne de l’acteur ne compte plus. Le personnage prend toute la place. Proust décrit bien le phénomène : une chanteuse d’opéra de haut niveau est celle qui est capable de s’effacer pour laisser vivre le personnage qu’elle interprète. Si l’on retrouve des traits de l’acteur ou du chanteur, c’est au détriment du personnage.

Jean-Philippe Smet a su incarner le Johnny Hallyday que toute la France connaît. Il a su créer un chanteur de rock passionné, fort, mythique. Jean-Philippe Smet était pourtant humble et sincère. Son personnage a fait rêver plusieurs générations. Johnny est décédé presque le même jour qu’un écrivain connu de tous : Jean D’Ormesson. Ce grand écrivain craignait de mourir en même temps qu’une star, comme Cocteau, mort le même jour qu’Edith Piaf.

Deux univers différents. L’un qui fait appel aux instincts profonds, à l’instant présent, aux émotions, et l’autre, à notre intellect, à l’intemporel.

Il ne faut pas les mettre en opposition. Ce monde binaire auquel l’électronique nous habitue est trop manichéen. Nous sommes des êtres complexes pour qui

l’énergie insufflée par la voix de Johnny est aussi importante que les jeux d’esprit de Jean d’Ormesson.

Je me suis décidé aujourd’hui à réaliser le buste de Johnny Hallyday. Je montrerai le processus sur ce blog. J’ai mis en boucle « Te manquer », ce qui m’a aidé à travailler.

 

Réalité virtuelle et art

La poétesse est debout, seule, les yeux cachés par un casque holographique, une espèce de loup pour dormir, mais bien épais. Elle lutte contre des Zombies qui l’attaquent. Je ne peux rien faire pour elle ; je ne vois pas ce qu’elle voit. Elle marche sans bouger les pieds, dans un autre monde. Ses mains lancent des objets inexistants. Elle baisse la tête pour éviter un obstacle invisible pour moi. J’aimerais l’aider et la protéger, mais je ne fais pas partie de ce monde de Zombies.

Aldo me passe le casque et j’entre à mon tour dans une maison hantée. J’avance en appuyant sur un bouton d’une des manettes. Je tourne la tête dans tous les sens et découvre un décor impressionnant de réalisme, malgré l’inévitable économie des détails. Le son est envoûtant. Des chauves-souris surgissent tout à coup d’un trou dans le mur. Des livres tombent du haut d’une étagère, une poupée crie et me barre le passage. Le cerveau se laisse convaincre qu’il est vraiment dans cet univers étrange. On a envie de toucher les objets. L’odeur manque.

Mon neveu nous montre un dernier jeu : une espèce de Photoshop géant : j’entre dans une page blanche. Les mouvements des mains créent des lignes dans l’espace qui m’entoure. Je me mets à dessiner un visage. Je devrais dire sculpter, puisque c’est en trois dimensions. La peinture et le dessin rejoignent la sculpture ! On peut retourner « l’objet » créé, passer la main à l’intérieur des lignes, enlever les traits qui dépassent du volume souhaité. Je peux placer des lignes épaisses comme si je modelais un visage avec du fil de fer. Le dessin flotte devant mes yeux. Je l’agrandis. Il est plus grand que moi. Ma main peut entrer dans le crâne de mon personnage !  Je pourrais presque mordre chaque ligne que je viens de créer. Le monde extérieur n’existe plus. Tout est blanc autour du dessin et de moi. Je suis à l’intérieur de cette page 3D, presque vierge. Il faut créer un nouveau monde.

Pour un sculpteur, cette technologie est prometteuse. Je pourrai bientôt faire des esquisses dans l’espace, des ébauches de sculpture dessinées déjà en volume. Aldo ne sait peut-être pas qu’il m’a fait découvrir un outil révolutionnaire.

Malheureusement, je ne peux pas partager sur mon blog un dessin tridimensionnel puisque l’écran est plat. Plat comme les images qu’on connaissait. Les images du futur ne seront pas plates.

Je poste alors une image d’une de mes sculptures photographiée par Juliette. Le résultat est virtuel. Et surprenant. Le sujet de la sculpture est la relation que, de nos jours, nous entretenons avec le portable : une jeune femme reçoit une mauvaise nouvelle sur son téléphone. L’ombre sur la photo montre au contraire deux femmes qui se touchent la main dans une relation directe, sans technologie.

femme en plâtre bataclan par Lartigue - photo J Marne

 

L’expression

modèle et son buste - Lartigue

Qu’est-ce que « capter une expression » ? Est-ce simplement le fait de copier un visage avec ses tensions, ses dissymétries, ses ombres plus ou moins profondes, ses rides ou ses blessures, le mouvement des sourcils vers le haut ou vers le bas, la bouche fermée ou montrant les dents, le rictus marqué ou les commissures pointant vers le bas, et surtout ses yeux brillants ou opaques, bien ouverts ou rêveurs, posés sur un point lointain ou concentrés sur une réalité toute proche ?

Non, c’est bien plus que cela. D’ailleurs, copier une expression n’est pas possible, ni souhaitable. Il faut avant tout prendre en compte que les expressions sont fugaces ; même si l’on utilise un moyen technique, comme un appareil photo, force est de constater que les « attraper » n’est pas facile. Si l’on veut les représenter, on doit savoir qu’elles sont trop subtiles pour être réduites à une formule simple. Bien sûr, par essence, il y a le sourire, la colère, la peur, la stupeur, etc., mais une expression à un instant précis a des nuances infinies. Derrière un sourire une immense nostalgie peut se cacher ou au contraire, les larmes peuvent être l’effet d’une grande joie. Une expression est toute une série de forces internes qui se manifestent à un moment donné.

Alors, comment inscrire ces mouvements de l’âme sur une surface en terre ?  Je répondrai dans un prochain article.

Merci à Mathilde d’avoir posé pour ce buste. Et de me permettre de publier sa photo.

Buste de jeune femme - M - par Lartigue

Étape « cire » à la Fonderie de Bronze Lauragaise

Étape importante : la sculpture, dont le « master » n’existe plus, est « imprimée » en cire. Le moule fait son métier de moule : il redonne existence à une forme dont il est le seul dépositaire. Il possède l’information précise de l’oeuvre, en négatif.

La sculpture a changé de nature. Le matériau, produit par les abeilles, est léger, mince, d’une dureté cassante. Mais c’est la même forme. Toute la lutte contre, et avec, l’argile, toutes les traces laissées par les outils, par les doigts du sculpteur, par la force de pesanteur et par les mouvements propres à la terre, sont inscrits dans ce nouveau matériau. Le travail réalisé à la fonderie est comme d’habitude d’une haute qualité. Le respect envers l’expression des artistes est total. 

Plus tard ce sera le bronze qui « parlera » de tout cela. Il racontera l’histoire entière de ce buste, de la naissance des premiers volumes en terre humide et malléable, aux finitions réalisées sur une argile sèche et dure. On verra dans les yeux de cet homme, recteur d’une université de Belgique et grand vulgarisateur scientifique, son honnêteté, sa volonté, son humanisme. Le bronze reflétera l’âme de ce personnage. 

 

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