Des gradines et des crevettes

Albi, Castres, Graulhet. Journée printanière très belle. Voyage professionnel et esthétique, ce qui revient au même quand deux personnes consacrées à la création se promènent. Professionnel parce que nous sommes allés nous renseigner sur le délai et sur les détails de la finition d’un socle en granite du Sidobre destiné à supporter une sculpture pour la Belgique. Il s’agit d’un beau projet pour une université à Mons. Nous n’avons pas encore les dates du vernissage, mais dès que tout sera fixé, j’en parlerai.

Esthétique parce que la vue se régale devant une campagne magnifique qui déploie sa beauté comme un modèle devant le peintre, et parce que le palais fin des êtres qui mangent plus pour la découverte du monde que pour se nourrir fait de nous des gros gourmets devant des plats dignes du meilleur restaurant préparés à Graulhet.

Un événement important de la journée : nous avons visité une forge où nous avons acheté de nouveaux outils pour travailler le marbre. La forge de Saint-Juéry. La marque : Auriou. Difficile d’exprimer ma joie. Un morceau d’acier qui pourrait représenter pour quelqu’un d’autre juste une espèce de clou, mais plus gros et cher, pour un sculpteur signifie une prolongation métallique de ses doigts, ou une arme pour conquérir le coeur des roches. Technologie au service d’un geste millénaire : frapper la pierre.

Vidage de l’atelier

Vider pour créer. Eliminer l’oeuvre sans vie. Ranger celle bien réussie. Ouvrir l’espace à de nouvelles sculptures. C’est ce que nous avons fait après la catastrophe du gel (cliquer ici pour lire l’article). On a dû dans un premier temps libérer des espaces pour placer à l’intérieur les oeuvres qui craignaient le gel, c’est-à-dire toutes les pièces en processus dont l’argile était humide. Dans un deuxième temps, emballés par le mouvement, nous avons décidé de tout vider. Les oeuvres qui n’ont pas réussi à « vivre » sont parties au fond d’une rivière pour redevenir de l’argile dans quelques millénaires (pour les écologistes : l’argile est un matériau cent pour cent naturel et pur, plus pur que les cailloux au fond de la rivière ; la cuisson à 1200° purifie la matière). Finalement, nous avons rangé les oeuvres réussies dans les étagères derrière l’espace principal de l’atelier.

La sensation d’immensité, qui provoque une envie de combler, m’est revenue. Je me lève le matin et au lieu de sentir l’oppression des espaces saturés, je trouve le vide qui m’oblige à créer.

M’oblige… c’est une façon de parler. Rien ne m’oblige. Surtout sur une planète où tout a déjà été inventé, un monde surpeuplé, surchargé d’images, d’information, de gadgets, de voitures. Les humains sont fatigués de tout ce bruit visuel. Nous sommes inondés d’objets homogènes, fabriqués en série. Les meubles qu’on achète (on connait la marque du magasin) sont les mêmes dans toutes les maisons. On choisit telle table parce qu’elle semble spéciale, telle assiette parce que sa couleur nous semble originale, l’étagère parce que sa surface en bois est agréable, mais quand on va chez des amis et qu’on trouve « notre » meuble, et les mêmes assiettes et les livres sur les mêmes étagères que chez nous, la beauté disparaît. On se rend compte que l’unicité est un facteur essentiel.

Voilà, j’ai dû vider l’atelier. Sous l’eau de la rivière, les poissons doivent se sentir observés.

Rachel au bord de la rivière -torse de Lartigue

Un chien, un chat et trois pierres

Trois cailloux dans l’Espace. Nous sommes allés hier à Saint-Béat, la ville du marbre. Belle journée grise. Un pique-nique dans le Jardin des artistes dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, avec une vue magnifique. C’est l’aspect positif (il faut rester optimiste) du réchauffement de la planète : on peut faire un pique-nique en hiver dans les Pyrénées. Isis était hyper alerte et enthousiaste ; elle sentait les odeurs du printemps qui arrive. Elle était en mode chasse (elle est doublement une chienne de chasse : mère setter et père épagneul). Elle semblait trouver des pistes de gibier avec son odorat ultra-fin : « Allez, maître, viens ! je crois percevoir la trace d’un sanglier ! », me disait-elle avec le regard, « ou peut-être d’un lézard, je ne suis pas sûre, mais viens, suis-moi ! » Oui, avec le regard, car elle essaie, mais elle n’arrive pas à parler. Bien sûr.

Ni un sanglier, ni un oiseau, même pas un lézard, mais elle a attrapé un insecte. C’est déjà une proie.

Trois pierres dans la voiture. L’Espace est la voiture idéale pour un sculpteur. On peut y mettre des grosses pierres. La limite est ma capacité de les soulever pour les poser dans le coffre. Elles ne sont donc pas très grandes. Mais c’est du marbre ! De nouveau dans la poussière. Grâce à un cadeau de Noël, je pourrai me protéger avec des masques professionnels.

trois marbres dans l Espace

Le Cosmo-chat (notre peluche qui habite dans l’Espace) me regardait soulever les pierres sans broncher. C’est un chat très sympa, mais qui ne sert à rien. Il garde la voiture, c’est tout. Bon, parfois il sert à caler les sculptures en terre cuite pour qu’elles ne se cassent pas. Ou à nettoyer le pare-brise. Ou comme oreiller pour Isis… finalement il sert à quelque chose.

 

 

 

 

 

La ressemblance

atelier-gerard-lartigue-et-buste-jeune-femme

  • Pourquoi attaches-tu une importance si grande à la ressemblance d’un buste avec son modèle ? me demande avec un intérêt évident la Poétesse.
  • Ce n’est pas tellement la ressemblance en elle-même, lui réponds-je pas encore bien sûr de ce que je vais répondre, c’est plutôt le désir d’attraper le modèle, de capter l’essence de sa vie, sa nature profonde, et de la mêler à la terre. Je cherche à reproduire un instant de vie dans un regard, dans une expression. Transcender le présent.

La Poétesse me lance un sourire moqueur. Elle sait que je déteste expliquer mes motivations dans la création. Utiliser des mots communiquer, transcender, présent, instant, éternité, essence… me soûle ! Mais comment ouvrir l’univers de l’art à la raison si on ne passe pas par les mots ? La raison est si limitée ! Une oeuvre d’art devrait s’expliquer elle-même. Ou ne pas s’expliquer, point. (Virgule, et après le mot point, un point). La raison aime les explications, mais l’art ne s’adresse pas à la raison. Il nous interpelle par… disons par les tripes. On sent le regard d’un buste et un petit frisson nous parcourt. Deux yeux immobiles nous regardent à partir d’un autre temps, ou d’une autre dimension. Temps, dimension… toujours les mots qui m’exaspèrent.

Photo – Juliette Marne

La sculpture comme un ensemble d’images

danseuse-7

La même oeuvre photographiée avec deux lumières différentes. Les volumes changent. L’expression perd un peu de sa sérénité. La photo est un moyen de montrer une information très limitée de la réalité. On a la notion d’exactitude, de fidélité des images, mais notre perception visuelle du monde inclut le temps, donc le mouvement, le changement d’angle, la profondeur. Le problème n’est pas la nature bidimensionnelle d’une image. Notre cerveau est capable de reconstruire les trois dimensions à partir d’images plates en mouvement. Si on ferme un oeil, on ne perd pas les trois dimensions, et ce grâce au mouvement. En fait, notre cerveau construit les trois dimensions à partir d’images plates. Il reçoit deux images plates en même temps, ce qui lui permet de percevoir la profondeur. Si on ferme un oeil, il suffit d’un léger déplacement de la tête pour avoir une deuxième image et ainsi reconstruire la profondeur. Le cinéma l’a compris : si on enregistre la même scène avec deux objectifs, avec deux images (donc deux perceptions plates), on obtient la 3D. Le temps apporte la possibilité de percevoir plusieurs images. Une vidéo est une série d’images. Une sculpture n’est pas perçue en trois dimensions à cause de sa nature tridimensionnelle, mais à cause de notre possibilité de la regarder sous plusieurs angles. Autrement, une personne qui n’aurait qu’un seul oeil ne pourrait pas percevoir son caractère tridimensionnel. Fermez un oeil et vous ne confondrez pas Le Penseur de Rodin avec un tableau.

Un tableau garde la même information essentielle même si on se déplace d’un côté à l’autre d’une pièce, ce qui donne lieu au phénomène de se sentir tout le temps observé par un portrait comme celui de la Joconde. Une sculpture est différente à chaque changement d’angle de vue. Pour sculpter, il est essentiel de tourner tout le temps la pièce ou de se déplacer autour d’elle pour réussir chaque angle. Cela veut dire qu’un sculpteur travaille avec une série d’images. Une série infinie. Il travaille avec le temps. Le temps et la matière.

 

 

Les vacances

campagne-muret-lacPromenade matinale. Beau paysage qui montre l’esthétique naturelle atteinte par le savoir-faire des personnes qui habitent à la campagne. Mélange des textures douces presque sauvages et des surfaces bien définies, et sur l’horizon, une ligne pointillée, comme de petites taches, presque des notes musicales répétées.

Journée ensoleillée et chaude (tout est relatif). Je me remets à la tronçonneuse pour continuer la femme émanant de l’orme,

et aux petites ébauches assez libres en argile.

Malgré l’arrivée du chargeur me permettant d’utiliser de nouveau mon ordinateur, je n’écrirai presque rien aujourd’hui. Il est tard. En plus, la tronçonneuse m’a laissé en compote non seulement les muscles, mais aussi le cerveau (les vibrations traversaient mon crâne un peu fêlé).

 

 

Du chamanisme, de l’esthétique, du vent et de la fatigue

Depuis deux nuits je ne dors pas, ce qui empêche mon seul neurone épargné par le coup sur la tête reçu quand j’étais enfant de fonctionner comme il faut. Mais comme j’ai besoin d’écrire, de la même façon que je dois sculpter pour éviter les migraines, je m’y mets. Un journal est un journal. Pas un hebdomadaire.

Deux câbles qui débouchent sur un embout à quatre bornes constituent la source d’énergie de ma boîte à mémoire, mon ordinateur. Sans ce chargeur, toute ma mémoire est en danger. Je dois réparer ce fichu chargeur. Mes anciennes, très anciennes, études d’ingénieur électromécanique ne m’aident pas à comprendre pourquoi il y a quatre bornes quand il n’y a que deux fils électriques dans le câble, mais ce n’est pas le sujet. Je n’ai pas pu écrire ces jours sur mon ordinateur tout simplement parce que le chargeur est en panne (le vingtième chargeur générique Mac qu’on achète). J’attends l’arrivée du vingt et unième.

Et la fatigue n’aide pas.

Une amie, Évelyne, m’a prêté un livre intéressant d’Edgar Morin: Sur  l’esthétique (Robert Laffont, 2016). Ce qui m’a le plus marqué de ses analyses c’est sa vision sur les oeuvres d’art : «Les grandes oeuvres ne sont pas que « divertissements » : elles nous donnent compréhension de la condition humaine, dans ses comédies et ses tragédies.» Pour lui,«la vie [humaine] n’a pas de sens, mais la poésie donne sens à nos vies».

Il donne une vision flatteuse de l’artiste. Il le place dans un rôle proche du chaman. Une espèce de pont entre le monde magique et le monde quotidien. L’art nous met en contact avec les forces instinctives et celles de la nature. L’artiste entre dans un état de semi-transe ou d’état modifié de conscience pour créer. Il se met à travailler et c’est tout. Pas besoin de drogues. En fait, la drogue viendrait représenter de la redondance, comme mettre du poivre au piment ou du sel aux anchois, ou de l’incongruité comme donner une aspirine à un fakir. On peut imaginer toute une série de métaphores aussi mauvaises que les miennes. Je n’ai plus le livre avec moi, je donne ici l’idée de ce que j’ai retenu. Pour un cerveau avec un seul neurone et en plus fatigué, ce n’est pas mal, je crois. D’ailleurs, la fatigue aide parfois à laisser se manifester plus facilement les forces instinctives.

Depuis des décennies, je lis des articles d’Edgar Morin. Il a une vision complexe de l’univers. Il passe constamment d’une vision de l’infiniment petit à l’infiniment grand, et retour. Pour lui la cause et l’effet ont une répercussion dans les deux sens. La cause produit un effet, évidemment, mais la cause est également modifiée par l’effet. Et ce qui s’opère dans une cellule peut avoir une influence au niveau cosmique (et de même, dans l’autre sens). Morin s’intéresse au bouddhisme.

En regardant son visage, j’ai eu envie de réaliser son buste. Il a une tête sculptée dans le moindre détail. C’est un bon exemple de l’idée dont je parle souvent : le travail principal quand on réalise un buste est fait par le modèle en sculptant son propre visage, depuis la naissance. Chaque volume, ligne, creux, tache, courbe est une manifestation de la vie de la personne. Le sculpteur fait en quelques heures une lecture de ce qui a été écrit pendant des années. Edgar Morin a sculpté son visage pendant près d’un siècle. Le résultat est magnifique. Je devais donc le prendre comme modèle. Je publie des photos du processus et du résultat.

Levé à 4h30, j’ai pu finir le buste de Morin, une petite sculpture d’une femme qui tombe, et un mini buste de quelques centimètres. A 8h nous sommes allés avec Isis à la campagne. Juliette marchait pieds presque nus (Isis pattes nues et moi pattes dans des bottes lourdes et bien chaudes). Le vent nous a permis de faire des photos moins statiques. Isis avec les oreilles levées, les arbres inclinés, l’herbe peignée. Dans le fond, les Pyrénées recevaient le soleil. Un beau dimanche bien oxygéné.

Je dois finir la femme en train de tomber, dont je publie deux photos. Il s’agit d’une toute petite sculpture en argile qui aura un deuxième personnage en face d’elle. J’en profite pour publier les images du buste d’une danseuse qui a travaillé avec Maurice Béjart. Je l’ai patiné à l’encaustique et à l’huile (cire d’abeille, résine de Copal, essence de térébenthine, et peintures à l’huile).

 

Si mon chargeur arrive demain, je reprends mon journal.

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Notre société a une tendance marquée à mélanger l’art et les loisirs. Les médias ont tendance à mettre les deux domaines dans le même espace médiatique, comme si l’art servait à « distraire », à « divertir », à amuser : on le place dans la section « spectacles ». Même si dans l’art il y a des oeuvres qui font partie du spectacle, comme les arts vivants (performing arts), la peinture et la sculpture appartiennent à un ensemble bien différent où la contemplation est un élément central, absent dans le monde du spectacle. 

L’art dit « contemporain » est le fruit de cet amalgame. Des oeuvres plus proches du théâtre par leur nature temporelle, de présence, de spectacle, se font passer aujourd’hui pour des objets d’art susceptibles d’être vendus (c’est comme si l’on pouvait vendre une pièce de théâtre au lieu de vendre des entrées). Cet « art contemporain » a ainsi pris l’espace des galeries et des musées qui appartenaient aux peintres et aux sculpteurs. Parfois il s’agit vraiment d’art, mais en tant qu’art du vivant, du présent, du spectacle ; il devrait donc être représenté dans un théâtre, ou dans la rue, ou sur une place publique. Sa rétribution commerciale devrait passer par un billet d’entrée, en non par la vente d’un concept. Vendre l’urinoir de Duchamp… absurde ! Mais vendre un billet pour aller voir cet objet (tout urinoir ferait l’affaire) dans un espace décontextualisé (dans les WC cela n’aurait aucun intérêt puisqu’il s’y trouve déjà), pourquoi pas. Ou dans un musée une fois que l’événement est devenu historique. 

 

 

C’est un point de vue…

Points-de-vue-Lartigue

L’accident dans l’art

Je relis mes derniers articles et je constate que j’ai oublié d’expliquer ce qui s’est passé pour que les sculptures se cassent en morceaux, même si on peut le deviner. Mais avant d’en parler, il y a un sujet qui me vient à l’esprit à propos de tout cela : l’accident dans l’art. Et je souhaite en parler parce que la réaction de mes élèves devant leurs oeuvres détruites a été exemplaire : elles ont intégré dans leurs oeuvres la destruction, tout en gardant l’intention qu’elles avaient au départ. Elles ont réussi des sculptures encore plus intéressantes. C’est un ingrédient essentiel en art, l’accident. Il s’agit de cet espace qui se crée entre notre maîtrise sur la matière et les forces extérieures qui dominent le monde « réel ». Un accident arrive par définition quand on ne contrôle pas complètement une situation. Dans l’art cela permet à la matière de s’exprimer « librement ». On peut retrouver à cet instant-là une logique qui échappe à notre raison.

Ce n’est pas pour justifier mon manque de prévision. J’aurais pu supposer que la semaine de mon absence il y aurait une vague de froid exceptionnelle. Même si la planète se réchauffe, il faut s’attendre à des températures plus basses que d’habitude par moments. La prochaine année je serai attentif à ce danger. L’explication est simple : le froid constant pendant des jours, avec des températures négatives, crée de la glace dans l’argile, provoquant des fissures à cause de l’expansion de l’eau dans cet état. C’est ce qui explique le délitement des oeuvres devant nos yeux : la température venait d’augmenter l’après-midi et la glace fondait, laissant l’argile disloquée et molle.

Donc ce n’est pas pour justifier quoi que ce soit, mais pour parler de mon admiration devant l’attitude créatrice de mes élèves. Toutes les sculptures ont pris une nouvelle dimension et nous avons pu alors fêter avec des crêpes et des gâteaux, avec quelques gouttes de Cognac.

Les photos illustrent le retour à notre campagne, loin du brouhaha urbain de Paris. Nos promenades reprennent sur cette terre ondulée face aux Pyrénées.

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