Ce soir on fête un beau projet

Les livres étaient son univers. Dans le désordre de ces objets rectangulaires, il construisait son propre paradis d’émerveillement et de bonheur. Il se savait privilégié. Il était heureux, comme tous ceux qui aiment la vie et qui profitent de chaque seconde pour apprendre à appréhender le monde.

Nous avons eu l’honneur de remporter le concours pour un monument consacré à Jean d’Ormesson. Il sera placé dans une école qui portera son nom, près de Marseille. L’inauguration est prévue fin juin.

Une pensée à tous ceux qui nous apportent constamment leur soutien. La « vie des artistes » n’est pas la plus stable, ni la plus facile, mais avec ce soutien immense, nous ne sommes jamais seuls.

Cette fois, pas d’image de mes œuvres, juste cette photo d’un pont de Bordeaux où nous étions il y a quelques jours, quand nous sommes allés chercher une pierre à la carrière d’Avy. Il s’agit du plus grand pont levant d’Europe, le pont Jacques Chaban-Delmas, qui m’a fait penser à mon père, avec qui j’aurais bien aimé partager notre joie.

Pont Chaban-Delmas - photo Lartigue

 

 

Quand les couples achètent de l’art (ou pas)

Depuis le début de ma vie d’artiste, je suis souvent confronté à l’expérience suivante : une personne souhaite acquérir une de mes œuvres, disons que c’est un homme (je parlerai plus tard des cas où c’est une femme). Il est convaincu de l’acte qu’il s’apprête à réaliser, même si celui-ci implique un sacrifice. Si l’homme est seul, l’acquisition se fait directement sans entraves. S’il est en couple, les choses peuvent devenir compliquées : sa femme peut trouver le tarif exorbitant ou ne pas comprendre que son mari s’apprête à dépenser une somme colossale pour un bout de terre (cuite ou pas, c’est juste de la terre) ou pour une toile couverte d’huile. Si l’oeuvre est un nu féminin, elle se pose des questions sur l’attirance physique de son mari pour une autre femme, même si immobile, aveugle, sourde et muette. S’il s’agit du buste de son mari, elle est confrontée tout à coup à l’immortalité de son compagnon et à sa propre absence dans cette immortalité qu’elle ne partagera pas.

Je caricature la situation pour illustrer une réalité : la passion qu’on ressent pour une œuvre artistique est devenue, dans notre société d’un individualisme forcené,  une expérience solitaire. On n’arrive plus à communiquer les émotions ressenties, et encore moins, l’état de contemplation dans lequel on entre devant un objet esthétique.

Il y a quelques jours nous avons vécu cette situation de nouveau : un homme nous a recontactés pour commander le buste d’un collègue qui partait à la retraite. Il avait déjà commandé un buste il y a six ans, celui de son patron. Le nouveau tarif l’a un peu surpris (en six ans l’augmentation de la valeur commerciale de mes œuvres a été, c’est vrai, étonnante), mais il m’a envoyé les photos de son collègue sans hésiter. Il a demandé à sa femme de nous appeler pour fixer les conditions de paiement. Elle en a profité pour nous demander une réduction de plus de la moitié (de 60 %) « pour conclure le contrat ». Nous avons supposé une réticence plus profonde. Son marchandage n’était que la surface. Pour être sûrs de cela, nous nous sommes prêtés au jeu : nous avons proposé un tarif légèrement plus haut de celui qu’elle demandait. Cela a suffi pour qu’elle demande trois jours de réflexion :  à la fin, elle a refusé notre proposition. Son mari devra maintenant offrir à son collègue un cadeau plus conventionnel peut-être.

Il faut noter qu’il s’agit d’un couple dans une situation financière privilégiée. Quand une personne souhaite une réduction à cause d’une difficulté économique, baisser les tarifs pour rendre accessible une œuvre d’art est même réconfortant. Quand c’est du marchandage gratuit, c’est gênant.

Cet incident me rappelle un événement très drôle : lors d’une exposition de peinture où la plupart de mes toiles étaient des nus féminins, j’avais reçu la promesse de vente pour une dizaine de toiles avant l’heure du vernissage. Elle venait d’un groupe d’hommes qui étaient arrivés en avance parce que leur entreprise se trouvait tout près. Leurs femmes sont arrivées progressivement dans la soirée et les ventes sont tombées à l’eau au même rythme.

Prochain article : le besoin de transcendance des hommes.

 

dessin fusain et encre - Lartigue

Dessin sur Kazoart Cliquez ici 

Le Cosmo-chat

Nous avons sauvé le Cosmo-chat, notre chat qui habitait dans l’Espace, de l’écrasement dans un cube de ferraille. C’est une peluche qui servait à tout : à nettoyer le pare-brise de la voiture, comme oreiller pour notre chienne pendant les longs trajets, à faire peur aux voleurs de Renaults, à décorer le tableau de bord, à amortir les mouvements d’une sculpture,  etc.

La courroie de distribution s’est cassée et l’Espace s’est retrouvée à la casse quelques jours plus tard. C’était un bon véhicule pour transporter les sculptures. Il faudra en trouver un autre. Le chat est devenu pour le moment un Chat-cra, car il habite temporairement dans la Micra de la poétesse (qui lui a donné ce nouveau nom ésotérique).

 

sculpture-du-depute-lartigue

Le dimanche à l’atelier

Six heures de sommeil, comme d’habitude, mais de bon sommeil depuis que j’utilise le nouveau masque. Le brouillard met du temps à se lever. Les oiseaux blancs sont toujours sur les branches de l’arbre sur le lac. Isis les observe intriguée. Journée libre pour sculpter du matin au soir. Petit moment de lecture avec ma louve en peluche sur moi.

Je lis la biographie de Paul Vachet. L’auteur est Jack Mary. Nous l’avons rencontré pour parler de l’Aéropostale. Dans un mouvement de gentillesse, il nous a offert le livre. Je plonge de plus en plus dans cette belle époque du début de l’aviation. L’humanité en train de découvrir l’univers des oiseaux. Des voyages en ligne droite. D’en haut les chemins tortueux semblent ridicules. La communication se libère de la géologie.

Le soleil se lève. Je mets Bach pour harmoniser le temps et me mettre au boulot.

Big Brother is breathing with you, ou Respiration télésurveillée

Inspirer, expirer… acte quotidien indispensable pour vivre. Nous devons respirer sans arrêt depuis notre naissance jusqu’au dernier soupir. On ne peut pas se permettre d’arrêter le passage de l’air dans nos poumons pendant plus de quelques minutes sans mourir. C’est d’une évidence stupéfiante, mais on n’y pense qu’au moment où cet exercice, simple pourtant, devient compliqué.

Heureusement nous avons un système de santé

unique au monde. On l’apprécie encore mieux quand il vous sauve la vie. Souvent on l’imagine vétuste, mais il se développe au rythme de la plus haute technologie.

La nuit je dois porter un masque qui régule ma respiration. Chaque inspiration et chaque expiration sont surveillées de loin grâce à Internet. L’appareil enregistre et envoie automatiquement mon comportement respiratoire à l’organisme qui se charge de veiller sur ma bonne utilisation de l’oxygène dans l’air pendant la nuit.

La dernière nuit a été encore difficile. Mon corps doit s’habituer à la machine. Quand mes poumons oublient de respirer, l’appareil les gonfle pour qu’ils reprennent un rythme normal. Mais au début ils luttent pour faire ce qu’ils veulent. S’ils ne veulent pas prendre l’air, ils résistent à la machine (ils se disent : « cette machine nous gonfle »). Il faut qu’ils cèdent petit à petit. L’inspiration finira par arriver la nuit aussi.

 

Rêves retrouvés

Depuis des mois je ne me souviens pas d’un seul rêve. Comme si cette vie parallèle s’était tarie pour moi. Les personnes disparues que je retrouvais dans mes rêves se sont effacées depuis longtemps. Je me levais tous les jours avec une sensation de vide.

Aujourd’hui nous avons découvert la cause. Mon sommeil paradoxal est presque inexistant. Ma respiration s’arrête toutes les minutes pendant 27 secondes (ce qui signifie que je respire 33 secondes par minute). Parfois elle s’arrête pendant 57 secondes. Bref, comme le médecin nous’a dit à la Clinique de l’Union : « c’est l’agonie ». Apnée sévère. Heureusement le coeur et le cerveau sont encore en bonne santé. Je n’irai pas jusqu’à dire que mon cerveau est normal, mais il fonctionne, à sa façon.

Il suffira d’un masque d’oxygène pour retrouver mes rêves. À partir de la semaine prochaine, je recommence à respirer la nuit.

le sculpteur s'envole

Photo @Juliette Marne

 

Un monument en bronze pour la Belgique

Hier c’était une journée spéciale. Un projet commencé il y a plus d’un an est en train de se concrétiser : la sculpture en bronze est coulée, ciselée et patinée, prête à partir pour la Belgique. L’équipe de la Fonderie de Bronze Lauragaise dirigée par Nicolas Parc a bien réussi le changement de matière de ce personnage. Le passage de l’argile à la cire est réalisé par Clément Scavino. La naissance en bronze est accompagnée par Claude Marty (enrobage et décrottage). Le travail de ciselage réalisé par Stéphane Aubry est impeccable. Clarisse Fabre, qui s’occupe de la patine, est toujours à l’écoute. Très douée pour les nuances de couleurs. Maintenant nous devons nous occuper du socle en granite du Sidobre. L’inauguration est prévue pour l’année prochaine, en avril.

Le sentiment de bonheur est fort. On est sur la ligne finale d’une longue compétition. Au début il y avait plusieurs sculpteurs en lice. Il a fallu vivre des mois d’incertitude avant d’être sélectionnés. Les recherches, les idées, les propositions de la poétesse m’ont donné la base pour mieux saisir la personnalité de cet homme de sciences.

Maintenant il est là, prêt à voyager vers son emplacement définitif. Il verra passer les années devant un paysage changeant, le parc de l’université dont il a été le recteur. La neige, la pluie, le vent, les feuilles mortes qui s’intègrent à la terre pour nourrir de nouvelles feuilles, le soleil… Il sera là, toujours droit, avec un petit sourire aux lèvres. Monument pour la Belgique - Lartigue 1

Fin de semaine automnale

Le brouillard matinal revient. Le soleil dessine quelques lignes inclinées en donnant au paysage une dimension presque mystique. Le froid arrive, ce qui nous rappelle la nature cyclique de notre planète. Enfant, les saisons me semblaient un simple caprice de la Terre, sans trop de rapport au temps. C’était un changement constant linéaire, le froid se substituait à la chaleur et la lumière du jour durait moins. Je n’établissais pas de rapports temporels entre les changements. Aujourd’hui, à force de voir se répéter les saisons c’est le côté cyclique qui me perturbe : l’automne annonce l’hiver. Puis le printemps ramène la lumière. Il annonce l’été, qui doit un jour laisser la place à l’automne… Les couleurs pâles et chaudes de cette saison provoquent une certaine nostalgie. Les feuilles mortes…

Nous partons à la campagne, loin de tout, chez une amie avec qui l’on parle de tous les sujets qui nous intéressent en ce moment. J’arrive à oublier ma névralgie pendant quelques heures. L’art toujours au centre, mais la politique et la société apparaissent toujours en toile de fond de nos conversations. J’admire ses dessins et ses aquarelles. Nous nous sentons toujours plus libres après nos discussions.

Pour notre projet de la maison de retraite de Saint-Martory, j’ai commencé le quatorzième buste : un homme sage, cultivé, sérieux, au regard inquiétant. Les traits de son visage racontent une histoire difficile. J’espère avoir bien transcrit dans l’argile son expression intense. Son interview, réalisée par Juliette, apportera une « lecture » plus profonde de la sculpture quand celle-ci sera exposée l’année prochaine.

 

Réalité virtuelle et art

La poétesse est debout, seule, les yeux cachés par un casque holographique, une espèce de loup pour dormir, mais bien épais. Elle lutte contre des Zombies qui l’attaquent. Je ne peux rien faire pour elle ; je ne vois pas ce qu’elle voit. Elle marche sans bouger les pieds, dans un autre monde. Ses mains lancent des objets inexistants. Elle baisse la tête pour éviter un obstacle invisible pour moi. J’aimerais l’aider et la protéger, mais je ne fais pas partie de ce monde de Zombies.

Aldo me passe le casque et j’entre à mon tour dans une maison hantée. J’avance en appuyant sur un bouton d’une des manettes. Je tourne la tête dans tous les sens et découvre un décor impressionnant de réalisme, malgré l’inévitable économie des détails. Le son est envoûtant. Des chauves-souris surgissent tout à coup d’un trou dans le mur. Des livres tombent du haut d’une étagère, une poupée crie et me barre le passage. Le cerveau se laisse convaincre qu’il est vraiment dans cet univers étrange. On a envie de toucher les objets. L’odeur manque.

Mon neveu nous montre un dernier jeu : une espèce de Photoshop géant : j’entre dans une page blanche. Les mouvements des mains créent des lignes dans l’espace qui m’entoure. Je me mets à dessiner un visage. Je devrais dire sculpter, puisque c’est en trois dimensions. La peinture et le dessin rejoignent la sculpture ! On peut retourner « l’objet » créé, passer la main à l’intérieur des lignes, enlever les traits qui dépassent du volume souhaité. Je peux placer des lignes épaisses comme si je modelais un visage avec du fil de fer. Le dessin flotte devant mes yeux. Je l’agrandis. Il est plus grand que moi. Ma main peut entrer dans le crâne de mon personnage !  Je pourrais presque mordre chaque ligne que je viens de créer. Le monde extérieur n’existe plus. Tout est blanc autour du dessin et de moi. Je suis à l’intérieur de cette page 3D, presque vierge. Il faut créer un nouveau monde.

Pour un sculpteur, cette technologie est prometteuse. Je pourrai bientôt faire des esquisses dans l’espace, des ébauches de sculpture dessinées déjà en volume. Aldo ne sait peut-être pas qu’il m’a fait découvrir un outil révolutionnaire.

Malheureusement, je ne peux pas partager sur mon blog un dessin tridimensionnel puisque l’écran est plat. Plat comme les images qu’on connaissait. Les images du futur ne seront pas plates.

Je poste alors une image d’une de mes sculptures photographiée par Juliette. Le résultat est virtuel. Et surprenant. Le sujet de la sculpture est la relation que, de nos jours, nous entretenons avec le portable : une jeune femme reçoit une mauvaise nouvelle sur son téléphone. L’ombre sur la photo montre au contraire deux femmes qui se touchent la main dans une relation directe, sans technologie.

femme en plâtre bataclan par Lartigue - photo J Marne

 

Le paysage et la texture

Observer un paysage sert à découvrir des valeurs visuelles pour mieux comprendre la matière. Si on élimine la couleur, un élément dominant qui sature très vite notre cerveau d’informations, on peut apprécier d’autres valeurs : la texture, par exemple. Si on arrive à transmettre dans l’argile la sensation du volume immense des nuages, léger et lumineux, du rythme délicat d’une série d’arbres alignés, ou de la surface lisse d’une rivière contrastant avec la rugosité des rochers aux alentours, on rend alors la matière plus vivante, car moins monotone. Nos sens sont ouverts à la complexité du monde. La sensualité se développe plus dans la richesse d’information que dans la perfection et la platitude du monde décoratif.

D’un côté Thanatos apporte la décadence, la décomposition, l’érosion, la chute, l’obscurité, et de l’autre, Eros lutte pour introduire la richesse des formes et des textures, la complexité, l’abondance. L’art se trouve dans l’équilibre de ces deux forces.

Nous sommes allés à Grenoble livrer une sculpture dédiée à la mémoire de l’amour d’un couple. Leur amour continue à vivre malgré la disparition de la femme de notre ami écrivain : la poésie, les romans, la peinture, et maintenant la sculpture alimentent le feu de cette passion.

De retour, un saut au Pont du Gard, au coucher du soleil, quand tous les touristes étaient déjà partis. Ce beau monument pour nous tous seuls. Mon cou se libère de sa névralgie et me permet d’admirer ces pierres posées il y a une vingtaine de siècles.

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