Nous sommes arrivés les premiers au cloître des Jacobins où le concert de piano allait avoir lieu, ce qui a amené les nombreuses hôtesses à nous recevoir avec des hourras et des applaudissements. Etrange réception, mais sympathique.

Le soir tombait. Une lumière rose illuminait la ville (… rose, bien sûr) et l’ombre projetée par l’immense l’église sur le cloître se diluait dans l’obscurité. Le pianiste est arrivé, il a traversé un public nombreux. D’abord, Couperin. Les notes nerveuses émanaient du fond de la petite chapelle ouverte sur le jardin carré où nous étions très bien installés, la Poétesse et moi.

J’ai fermé les yeux. Un vent léger s’est mis à nous caresser au rythme mélancolique des Ombres Errantes. Il annonçait une tempête prévue par la météo, mais elle n’est jamais arrivée.

Nous étions coupés du monde dans ce beau cloître dans la pénombre. Les néons violets discrets créaient une atmosphère de rêve. L’écho provoqué par l’architecture de cet espace rendait la musique plus fluide, presque religieuse dans le vrai sens du mot. Les notes rapides conçues pour le clavecin devenaient une espèce de petite pluie très agréable. Puis, Beethoven, magnifiquement bien joué. Je ne connaissais pas la sonate n° 30. Près de la fin, la complexité et la rapidité des notes devenaient une vraie cascade, ponctuée par des notes isolées très claires et fortes à un rythme bien plus lent, élaborant deux réseaux différents superposés… magique. La pièce achevée, les mains d’Alexandre Tharaud restent suspendues un moment dans l’air, immobiles. Le public n’ose pas applaudir avant qu’il les retire doucement du piano.

Une belle expérience musicale. Merci à mes élèves de sculpture pour ce cadeau !

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Rythme accéléré

Nous croyions que notre activité allait se calmer au retour de ce beau voyage en Belgique, qu’après l’inauguration du monument de Jacques Franeau (dont je n’ai pas eu le temps de parler) on allait retrouver un moment de tranquillité.

Au contraire, tout s’accélère. D’une part, plusieurs projets, dont je parlerai dans d’autres articles, prennent forme ces jours-ci, d’autre part, les bustes des aviateurs de l’Aéropostale pour le Musée de Montaudran à Toulouse doivent être terminés bientôt, le buste en pierre de Simone Veil pour le Salon des maires est à peine à l’étape d’ébauche et il ne reste que deux mois pour qu’il soit présenté… Et notre galerie virtuelle Kazoart est très active, ce qui implique une accélération de la création d’œuvres. Hier Méfiance a été vendue (pour la voir, cliquez sur ce lien).

Il sera difficile de se détacher de cette sculpture en pierre qui n’a même pas été exposée dans un espace non virtuel, et qui part déjà. C’est une œuvre majeure qui part dans les mains d’un collectionneur dont nous n’avons pas encore les coordonnées. C’est étrange de ne pas savoir dans quel coin du pays elle va trouver son nouveau foyer. C’est flatteur d’un côté puisque l’acheteur l’acquiert en se basant exclusivement sur l’œuvre, sans connaissance particulière de l’auteur, ni de l’ambiance de l’atelier ni d’autres facteurs qui peuvent influer sur l’intérêt qu’un collectionneur porte à notre vie d’artistes. Donc flatteur d’un côté, mais aussi un arrachement total, car pour l’instant il n’y a aucun lien avec ce collectionneur. D’autres sculptures partent chez des personnes qui suivent depuis longtemps nos activités artistiques et la possibilité de les revoir, et même de les exposer à nouveau, existe.

Tout cela en même temps que ma sœur cadette s’installe avec sa famille à Muret. La fratrie des trois Lartigue dans la même ville ! Cela n’arrivait plus depuis qu’on s’est éloignés dans trois coins du monde, par moments dans trois continents différents, il y a plus d’un quart de siècle. Pas seulement dans la même ville, mais aussi dans la même rue !

Une belle année s’annonce.

sculpture visage pierre tavel - Lartigue

A la veille de l’inauguration du monument Jacques Franeau

Nous avons traversé la France du sud au nord pour arriver à une magnifique ville en Belgique : Mons. La beauté de sa place centrale, de ses rues étroites sinueuses aux maisons en brique très variées et riches en textures, l’ambiance d’une ville universitaire, les constructions imposantes qui dénotent la puissance d’une autre époque, et la quantité surprenante de sculptures urbaines, tout cela nous a surpris agréablement.

La tension pendant tout le trajet était évidente. Nous portions dans la fourgonnette le fameux socle en granite du Sidobre de 750 kilos. Cela imposait une conduite stable et douce. C’était la dernière ligne droite d’un long projet de deux ans. Bon, ligne droite est une façon de parler : un accident sur l’autoroute nous a obligés à prendre de petites routes pendant un bon moment, avec leurs virages, dos d’âne, villages à traverser… Mais tout s’est bien passé. Nous n’avions pas droit à l’erreur à ce stade de l’aventure.

Nous avons été très bien reçus. La responsabilité que la réalisation de ce projet signifiait a été bien récompensée : en échange d’une ouverture à d’autres dimensions du temps – c’est ce que l’art permet – nous avons reçu des gestes d’amitié sincères.

A demain pour le récit de l’inauguration.

Baby blues

Finalement, un moment de tranquillité. La date butoir de l’inauguration du monument de Jean d’Ormesson nous a mis dans une intense course contre la montre. Deux bustes en processus attendaient. Cette semaine, j’ai réussi à bien les avancer. Deux visages bien différents : un homme âgé aux traits qui ressemblent à ceux de Viggo Mortensen, bien marqués, avec un regard à la fois distant et intense ; et un adolescent au visage très régulier, à l’allure de statue grecque. Une fois livrées, j’en publierai des images.

J’ai trouvé le temps pour m’attaquer à la pierre, ce dont j’avais besoin depuis un moment. J’ai presque fini un corps blotti d’une femme, légèrement abstrait. Une espèce de paysage minéral. Le marbre de Saint-Béat est blanc avec des tonalités grises. Longueur : 63 cm.torse couché femme marbre de st béat - Lartigue

Voici une tête de Bouddha, un bébé Bouddha. Ou s’agit-il d’un extraterrestre ?  🙂

Il est sculpté dans un marbre rose du Portugal. On voit derrière un bras qui est sculpté dans une pierre de Lussan-VerfeuilLe bras mesure 39 cm de hauteur.

– Tu crois que nous aurons le « baby blues » (une espèce de dépression après une naissance) à la fin de l’inauguration ? demandé-je à la Poétesse.

-Nous avons tellement de choses à faire, que je ne le pense pas, me rassure-t-elle.

Je me souviens de mon époque de peintre. Après chaque exposition de mes toiles, après le vacarme du vernissage, quand il fallait ranger les verres vides et vider les cendriers (à l’époque les gens fumaient dans les vernissages), un silence assourdissant me taraudait le cerveau et une sensation de vide absolu m’envahissait. Je restais plusieurs jours enfermé incapable de voir personne et sans envie de bouger. Puis, lentement, je reprenais mes pinceaux.

La sculpture est différente : j’ai constamment une seule envie. Façonner la matière. Peu importe comment, mais il me faut trouver des formes dans l’argile ou la pierre. Pour quoi faire ? Aucune idée, il me le faut, c’est tout. Les inaugurations se suivent sans casser notre rythme. Au contraire, nous retrouvons de l’énergie grâce au public qui attend le dévoilement des œuvres.

 

Soleil à Paris

Ce soir, après avoir passé une journée au ralenti, nous avons trouvé la force pour aller en ville. Nous avions un rendez-vous pas loin de la tour Eiffel avec les membres d’une famille très joyeuse, accueillante et originale. Je devais dessiner un des enfants pour la réalisation d’un buste. Après deux verres d’un bordeaux grand cru pas mauvais, mes fusains travaillaient de façon autonome. La lumière et la vue depuis la terrasse sur les toits de Paris ont aidé à créer une bonne ambiance pour dessiner. Nous sommes rentrés tôt. Notre belle louve nous attendait impatiente.

Dessin pour sculpture - Lartigue

Œuvre éphémère

Buste réalisé dans un stage à Paris. Ce buste n’existe plus. Je l’ai détruit. J’écrirai un autre article sur les causes de la destruction. Pour l’instant je lui donne une petite vie temporelle et virtuelle, ici.

 

 

« La vie d’artiste est difficile »

Combien de fois j’ai entendu cette phrase, surtout quand j’étais très jeune et que les personnes plus âgées voulaient me dissuader de prendre ce chemin, pour mon bien.

Oui, c’est tout à fait vrai : la vie d’artiste est difficile. Mais les récompenses sont souvent immenses. Et le lien me paraît important. Plus l’effort est grand, plus on atteint des buts stimulants : quand on veut trouver un coin dans la campagne paisible, harmonieux et beau pour faire un pique-nique, il faut marcher et chercher pendant un bon moment. Alors, on trouve un endroit frais sous des arbres immenses, loin des humains ; la nature s’exprime de façon naturelle (comme elle le fait si on la laisse tranquille). Si par contre, on s’arrête à la première table au bord de l’autoroute, on se condamne à la pollution des voitures qui passent, au bruit, à la saleté, à une nature domestiquée, plate, sans intérêt.

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Grenoble – souvenirs de mon adolescence

Pour les artistes, ce lien entre l’effort et les cadeaux que la vie propose est clair. Peut-être parce que notre vie est plus exposée aux caprices de l’existence. Quand une personne choisit le chemin de l’art, elle choisit une vulnérabilité pas toujours facile à gérer. On s’ouvre aux possibilités infinies que chaque pas qu’on prend nous offre, et on s’oblige à tenir debout devant les difficultés que cela suppose.

Tout cela pour dire : nous avons passé des jours intenses cette semaine. La route a été longue, et je ne parle pas du chemin qui nous a amenés en Suisse, mais du processus d’un beau projet en pierre. Tout cela nous a menés vers des expériences intéressantes et riches en émotions, découvertes et ouvertures.

Nous avons fait plus de 1600 km. La plupart du temps sous le soleil. Nous avons traversé une zone d’orage où la grêle était si impétueuse que tout le monde s’est arrêté par manque de visibilité et par peur de ce bruit de bombardement métallique qui s’acharne sur les voitures. Quelques instants plus tard, après un virage, de nouveau le soleil. On a pensé aux automobilistes qui se trouvaient toujours sous l’orage à un ou deux kilomètres derrière nous. Ils imaginaient sans doute un temps pourri partout et pendant tout leur voyage… Ils ne savaient pas que tout près d’eux le ciel était bleu.

« La vie d’artiste est difficile », mais à chaque moment où tout se casse, où rien ne marche, il faut savoir que le ciel est bleu un peu plus loin. D’ailleurs, tout est relatif, comme dirait notre ami Albert : oui, elle est difficile, mais moins qu’une vie qu’on ne choisit pas.

Dans un autre article, je parlerai de ce projet en pierre, du début d’une belle amitié en Suisse, d’un voyage vers mon adolescence, à Grenoble, où habite ma tante, qui a 97 ans, des frontières et du temps.

La lumière

Il fait nuit. Pour la première fois je peux rester après le coucher du soleil dans le nouvel espace de l’atelier consacré à la pierre. L’électricité est arrivée : des tuyaux, des boîtes de dérivation, des interrupteurs, des prises, des halogènes… toute une installation impeccable ! (Merci Gérard Antoine). Deux tubes de néon qui attendaient le passage d’électrons depuis des décennies, sous la poussière accumulée, et que nous croyions complètement morts, sont restés pendant quelques instants dans le doute : après quelques lueurs hésitantes, tout à coup, ils se sont allumés. J’aime imaginer que la dernière fois qu’ils l’avaient fait, des ouvriers travaillaient dans cette usine de briques avant le feu de 1957.

Atelier pierre - Lart et Marne

Photo Juliette Marne

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