Vibrations de la matière

Travailler la pierre est en grande partie une affaire de vibrations. Il y a bien sûr l’éternelle éducation des yeux pour mieux comprendre les volumes, et le développement de la capacité des mains pour bien recréer les formes du modèle, mais au moment de frapper la gradine avec le maillet, un facteur essentiel est notre sensibilité aux vibrations de la matière. C’est une opération inconsciente. Le geste répété de frappe amène le sculpteur vers une harmonie entre les mains, le maillet, la gradine ou le ciseau qui déclenche une forte vibration dans la surface dure et inerte, et la pierre qui libère un morceau sans endommager le reste. Il s’agit de séparer avec des ondes les particules de la masse compacte de la pierre. C’est la raison pour laquelle on utilise la main droite pour frapper l’outil : on pourrait penser que la frappe, en apparence un geste si simple, devrait être effectuée par la main gauche et le contrôle de l’outil, plus complexe, par la main droite. Mais en réalité, ce qui doit être réalisé avec une précision maîtrisée, c’est la frappe. On dirige l’énergie qui séparera les particules collées depuis des millions d’années avec la main droite (si on est droitier). La frappe pénètre la matière et doit trouver de l’autre côté du morceau à détacher une sortie de l’onde de frappe.  Un coup vers le cœur de la pierre se noie et fait éclater un seul point superficiel, avec le risque d’endommager la pierre en profondeur, tandis qu’un coup presque tangentiel sur un morceau saillant coupera celui-ci avec facilité.

 

Près d’un siècle de vie engagée

Avec Edgar Morin- buste réalisé par Lartigue 10

Il y a des gens qui aiment aller aux concerts de musique populaire et allumer leur briquet pour montrer qu’ils vibrent à l’unisson de leur chanteur ou groupe musical admiré. Et c’est beau de voir tous ces êtres abandonnés dans un seul mouvement. La sensation est forte. On fait partie d’un ensemble. Dans une société où l’individualisme est prôné sans arrêt, où les cafés dans les villages disparaissent, où les gens préfèrent se coller à un écran le soir au lieu de sortir discuter avec les voisins, tout le monde finit par se sentir isolé. Un concert représente un moment de partage. On met son ego de côté pour se joindre à une vague pleine d’énergie qui ondule autour de nous.

La Poétesse et moi avons ressenti cela dans la conférence d’Edgar Morin. Non, on n’a pas brandi de briquets au-dessus de nos têtes, mais le cœur y était. Le philosophe a partagé son optimisme : la société cherche de plus en plus des réponses différentes, et la pensée complexe en laquelle il croit fait son chemin. Dans le monde actuel, on a appris à tout séparer, à tout classifier de façon cloisonnée ; il est temps de chercher les interconnexions entre les savoirs. L’esprit doit non seulement rester critique, mais aussi créatif et responsable. La mondialisation est là, qu’on le veuille ou pas, mais elle peut être positive si on arrête d’opposer mondialisation et nationalisme. La pensée complexe se base sur la richesse propre aux tissus (Edgar Morin utilise l’image du tissu pour illustrer la complexité), sur l’interconnexion, le tout. Au lieu d’opposer deux concepts simplistes, il faudrait chercher à proposer de nouvelles options de progrès et de conservation imbriqués.

Il a parlé de ses années de Résistance, de l’urgence aujourd’hui d’éviter la catastrophe vers laquelle la planète se dirige dans ses formes de production actuelle. Les jeunes de l’association MADETE qui ont participé à l’organisation de cette conférence ont posé des questions intéressantes. Des intervenants ont montré qu’il y a des jeunes qui s’intéressent à fond à la politique et qui veulent un monde différent.

Les étudiants qui ont organisé la conférence nous ont invités sans hésiter à exposer le buste d’Edgar Morin quand nous le leur avons proposé. L’amphithéâtre était plein. Il y avait des personnes de tous les âges. Les jeunes étaient, bien sûr, plus nombreux, puisque l’événement était organisé principalement pour eux. J’en profite pour remercier les organisateurs de leur accueil chaleureux.

Avant l’arrivée du philosophe et sociologue, quand nous avons installé le buste que j’ai réalisé de lui il y a quelques semaines, nous avons distribué une cinquantaine de feuillets où la Poétesse avait imprimé mes articles sur lui (du chamanisme… , Edgar Morin) . Je parlais de son livre sur l’esthétique (dont la lecture m’a incité à réaliser son buste, renvoyant ainsi la balle à son auteur : il parlait du fait que l’artiste est semi-possédé par son modèle), de son idée de comparer les artistes aux chamans, de son visage, tellement bien sculpté par lui pendant près d’un siècle. Un visage plein de sagesse et de joie. J’ai figé pourtant son expression de gravité, et non son très beau sourire qu’il laisse souvent apparaître. Ce choix est personnel. Je considère que c’est la force de sa lutte, son engagement total, qu’il fallait retenir. Son sourire reste dans notre mémoire pour toujours, mais c’est son regard sérieux et plein de lumière qui me pousse à croire aux changements profonds ; c’est cela que j’ai voulu représenter.

A la fin de la conférence, nous avons échangé quelques mots avec lui. C’était touchant pour moi de le voir ému devant son buste. Il nous a remerciés, en disant que ce qui le touchait davantage était le texte que j’avais écrit sur lui. Nous nous sommes serré la main avec force. Une petite étincelle de toute une vie engagée est passée de ses mains aux miennes à cet instant, une sensation de force infinie qui me pousse à continuer la création. On se reverra, c’est sûr.

Photos prises par Juliette Marne, la Poétesse.

Pour découvrir l’appel d’Edgar Morin « Changeons de voie » : http://changeonsdevoie.org/

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/04/29/edgar-morin-cette-election-est-un-saut-dans-l-inconnu_5119842_3232.html

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