Quelques pistes pour reconnaître un bon dessin

Pour cette analyse je vais utiliser un dessin d’Anaéli. Sans vouloir tomber dans les formules, si chères à notre société de plus en plus basée sur l’hémisphère gauche du cerveau, donc de plus en plus rationnelle et de moins en moins instinctive, je vais essayer de donner quelques pistes :

Dessin réalisé par Anaéli Lartigue (ma fille)  

 

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  • Richesse des traits : quand on dessine on peut se baser sur une seule ligne, toujours de la même épaisseur, ou essayer des traits très différents, ou hachés. La ligne peut être nerveuse par moments ou douce. Visible, perdue entre des taches. Cette richesse peut rendre le dessin « vibrant », ou dramatique, ou vif.
  • Variété de « textures »: les lignes ne servent pas seulement à délimiter un objet ; elles peuvent créer des surfaces, des profondeurs, des sensations de dureté ou de souplesse… Une ligne répétée en parallèle peut devenir une simple ombre. Utilisée de façon chaotique, elle peut représenter un rocher ou, si elle a une ondulation organisée, elle devient liquide…
  • Composition : mouvement ou pas, espace occupé sur la feuille, directions des lignes et des différentes surfaces. Un dessin peut nous sembler équilibré dans l’espace, ou en mouvement. La surface peut nous sembler trop grande ou bien utilisée. La composition est la façon de placer nos lignes sur la surface : un artiste le fera en connaissance de cause ; il pourra créer un équilibre précaire ou une tension ou une stabilité totale. Dans ce dessin d’Anaéli, on devine le mouvement de la vague, une masse d’eau qui va dans le sens inverse du mouvement de la femme : la vague se lève, elle baisse la tête et se protège.
  • Thème : déjà, il faut savoir si un dessin a un thème ou pas. Parfois, il s’agit d’un simple exercice d’observation. Dans ce cas, on voit parfaitement bien qu’il y a un thème. Je ne le décris pas pour laisser l’interprétation ouverte.
  • Ambiance : le sujet du dessin peut être souligné par la façon de le traiter. Un sujet dramatique comme celui-là mérite bien quelques taches d’encre tombées « par hasard », des lignes insistantes, parfois entrecoupées, des noirs profonds, des espaces libres pour contraster avec le côté sombre.
  • Esprit de synthèse : un dessin est souvent mieux réussi quand, avec moins de moyens, on exprime davantage d’émotions ou d’idées. Quand on doit décrire beaucoup de choses pour exprimer une idée sans trop d’importance, le dessin est moins intéressant. Dans ce cas, il me semble que le sujet est très direct, fort, vivant et que les moyens ont été trouvés rapidement et spontanément.

 

Photons et poussière

Capter le présent, capter un instant qui disparaîtra forcément, comme tous les instants que les horloges piétinent, surtout ceux qui traînent. La papier enregistre le mouvement de la main en capturant (et captant) les particules noires du fusain qui s’use lentement par friction. Les secondes semblent ralentir. Le monde extérieur s’estompe. Un chien aboie au loin, comme s’il n’existait pas vraiment.

Je me remets à l’argile. Les yeux ont vu les détails que les mains ont laissé échapper. C’est un travail d’équipe. Les mains comprennent la matière et les yeux, la lumière.

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Sous la peau

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Dessiner une personne qui veut apporter à ce monde des apparences sa part de vérité, sa contribution au monde par sa seule présence, qui partage ouvertement sa part de nature, puisqu’elle fait partie de la nature, son être sans barrières, sans calculs, sans déguisements, dessiner une telle personne est un privilège pour un artiste. C’est un moment de beauté. Le dessin résultant n’est pas important, mais l’enregistrement de ce moment est une richesse. Une sculpture peut naître à partir de ce partage.

Quelle imagination !

L’imagination est-elle vraiment la source de la création artistique ? Combien de fois on entend dire que tel artiste a une imagination formidable ou : « moi, je ne pourrais pas réaliser ce tableau, je n’ai pas d’imagination ».

Le dictionnaire Larousse nous donne une définition de l’imagination : « Faculté de l’esprit d’évoquer, sous forme d’images mentales, des objets ou des faits connus par une perception, une expérience antérieure ».

C’est une erreur de croire que les artistes ont plus d’imagination que les autres. L’imagination est un processus simple : il suffit de fabriquer une image dans la tête est c’est tout. Tout le monde peut le faire.

On peut décortiquer la définition pour mieux comprendre le rôle de l’imagination dans la création artistique. Le secret est là : pour évoquer sous forme d’images mentales quelque chose, il faut passer par la perception ou par une expérience antérieure. Et c’est là que la différence se fait entre ceux qui s’y consacrent et les autres. Les artistes passent leur temps à développer leur perception, à vivre des expériences pour avoir un matériau de travail.

La fabrication des images est donc simple. Mais celle d’un artiste, s’il a appris à bien percevoir, à bien regarder, à bien « connaître » disons une main, ou un visage ou un paysage, à bien le sentir, à bien le découvrir dans ses moindres détails, sera bien plus complexe que celle de quelqu’un qui doit le synthétiser pour ne pas perdre de temps sur quelque chose qui ne lui sert pas à grand-chose. Si un artiste dessine une main, il saura (en principe) suivre chaque changement de ligne, chaque lumière, chaque ombre et on sentira que l’oeuvre a une force spéciale. Si un informaticien dessine une main, il risque d’oublier les tendons qu’on perçoit sous la peau…

Bref, c’est dans la perception que se joue la différence. Apprendre à percevoir le monde n’est pas facile. On a la tendance de faire le résumé le plus simple possible des choses pour ne pas perdre de temps à décrire chaque objet dont on parle : imaginez que pour dire « table » on soit obligé de dire : la planche en bois qui a quatre pieds de telle hauteur avec une surface lisse, de telle couleur, etc etc. On préfère dire « table »…

L’artiste, lui il préfère regarder l’objet et le dessiner avec la tasse de café dessus et la fumée de sa cigarette sous la lumière du soleil du matin. Et si on lui demande si ce qu’il a dessiné est une table, il dira : je ne suis pas sûr.

Deux dimensions

Journée longue et intense. Des moments mémorables, bien enrichissants. D’abord à la fonderie, où j’ai pu discuter « sculpture » avec un autre sculpteur avec qui je m’entends très bien, et qui m’apporte de bons conseils, et avec un autre artiste dans l’âme. Je parle rarement sans filtres, sans barrières pour protéger ma créativité, avec une certaine passion… j’ai pu le faire ce matin. Et j’ai reçu des compliments inattendus et touchants à propos de mon oeuvre. Le cadre, les personnes présentes, tout permettait de se sentir dans son élément. Discuter autour d’un morceau de boue, comme si c’était le centre de l’existence, c’est fort ! Un tas de terre. Belle matinée.

Il a fallu courir pour rentrer et préparer les deux bustes que nous allions exposer à Ombres Blanches, à Toulouse. Tout s’est bien passé. Nous nous sommes garés juste devant l’entrée de la salle d’expositions. Mais la présentation du livre de Marie NDiaye et de celui de son compagnon a été annulée. Le train qui les amenait à Toulouse s’est arrêté à Bordeaux. Un suicide sur les voies ferrées a empêché que ces deux auteurs qui venaient d’Allemagne (où ils habitent) arrivent. On se sent toujours coupable de regretter une annulation de ce style quand la raison est une vie qui s’éteint. Deux dimensions bien séparées.

Nous nous sommes mis à lire et à dessiner dans le café d’Ombres Blanches après avoir installé les bustes de Marie NDiaye (qui viendra alors en janvier) et de Malraux. Ils resteront exposés jusqu’à janvier.

Le dessin de ce soir :

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Des taches bleues

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La lumière principale se trouve sur son sein droit. Pas définie, juste une tache arrondie du même bleu, mais plus clair. Pas de traits du visage, pas de doigts ni orteils… Le centre de ce dessin est à mon avis le contraste entre cette lumière du sein et l’ombre de sa cuisse gauche, encadré par quelques lignes moins floues comme celle du bras. Un dessin a plus de force quand l’oeil peut trouver facilement le centre d’intérêt, sans être distrait par une information inutile (dans le cas de cette position, où le mouvement est essentiel, à quoi nous servirait de voir les traits du visage ?).

C’est l’heure de préparer l’atelier. Aujourd’hui on va voter : les participants de l’atelier auront plusieurs mois pour réaliser une sculpture avec un thème commun qui sera choisi sur une liste de sujets proposés par eux.

L’éternel recommencent

Ce dessin a été acquis par mon père quelques mois avant sa mort. Je ne me suis pas demandé sur le moment pourquoi il voulait une de mes rares oeuvres dont le sujet était un bébé. Il aimait mes dessins en général, qui comme vous le savez, sont presque toujours des études du corps féminin, mais il avait été attiré par celui-ci en particulier. Je me suis dit qu’il lui rappelait son fils quand il était un bébé, ce qui ferait de ce dessin un « autoportrait » ! « L’artiste avant de devenir artiste » (ou de devenir quoi que ce soit). Aujourd’hui, je me dis qu’il pensait plutôt à lui, à quand il était un bébé, ou plutôt au cycle de la vie, à l’éternel recommencement. p1240660

Dessin d’une Cariatide

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La délicatesse de la taille de ce modèle rend cette cariatide attirante : la force des taches se trouve concentré sur ce point de la feuille. Un poids énorme écrase cette femme assise de façon harmonieuse et sereine. Les lignes noires épaisses doivent aider à porter la masse géante qu’on imagine sur elle. Le mélange entre la délicatesse du corps et la force nécessaire pour que la composition soit stable rend le dessin plus sensuel. Il implique une temporalité. On doit profiter de la scène avant qu’elle disparaisse. C’est une beauté éphémère. Si on enlève le volume sur ses bras, la pose devient statique et moins intense.

 

Terre et fusain et mots partagés

Les yeux doivent apprendre à observer sans tout classer dans le cerveau, les mains doivent recevoir des ordres directement du regard, sans le filtre de la raison. Dessiner aide à cet apprentissage. Peu importe le résultat. Ce qui compte c’est l’exercice.

Les petites sculptures que je réalise en quelques minutes sont des ébauches nées dans le même esprit que le dessin : une façon d’apprendre à observer.

Et, le plus important pour moi, vivre des moments inoubliables, partager avec des êtres aimés la passion de créer. Cela donne envie de laisser des traces sur une toile ou sur un papier ou sur l’argile fraîche. Un simple échange de mots autour d’un verre de vin suffit. Ou simplement laisser le silence s’infiltrer dans nos pensées.

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