Soleil à Paris

Ce soir, après avoir passé une journée au ralenti, nous avons trouvé la force pour aller en ville. Nous avions un rendez-vous pas loin de la tour Eiffel avec les membres d’une famille très joyeuse, accueillante et originale. Je devais dessiner un des enfants pour la réalisation d’un buste. Après deux verres d’un bordeaux grand cru pas mauvais, mes fusains travaillaient de façon autonome. La lumière et la vue depuis la terrasse sur les toits de Paris ont aidé à créer une bonne ambiance pour dessiner. Nous sommes rentrés tôt. Notre belle louve nous attendait impatiente.

Dessin pour sculpture - Lartigue

Quand les couples achètent de l’art (ou pas)

Depuis le début de ma vie d’artiste, je suis souvent confronté à l’expérience suivante : une personne souhaite acquérir une de mes œuvres, disons que c’est un homme (je parlerai plus tard des cas où c’est une femme). Il est convaincu de l’acte qu’il s’apprête à réaliser, même si celui-ci implique un sacrifice. Si l’homme est seul, l’acquisition se fait directement sans entraves. S’il est en couple, les choses peuvent devenir compliquées : sa femme peut trouver le tarif exorbitant ou ne pas comprendre que son mari s’apprête à dépenser une somme colossale pour un bout de terre (cuite ou pas, c’est juste de la terre) ou pour une toile couverte d’huile. Si l’oeuvre est un nu féminin, elle se pose des questions sur l’attirance physique de son mari pour une autre femme, même si immobile, aveugle, sourde et muette. S’il s’agit du buste de son mari, elle est confrontée tout à coup à l’immortalité de son compagnon et à sa propre absence dans cette immortalité qu’elle ne partagera pas.

Je caricature la situation pour illustrer une réalité : la passion qu’on ressent pour une œuvre artistique est devenue, dans notre société d’un individualisme forcené,  une expérience solitaire. On n’arrive plus à communiquer les émotions ressenties, et encore moins, l’état de contemplation dans lequel on entre devant un objet esthétique.

Il y a quelques jours nous avons vécu cette situation de nouveau : un homme nous a recontactés pour commander le buste d’un collègue qui partait à la retraite. Il avait déjà commandé un buste il y a six ans, celui de son patron. Le nouveau tarif l’a un peu surpris (en six ans l’augmentation de la valeur commerciale de mes œuvres a été, c’est vrai, étonnante), mais il m’a envoyé les photos de son collègue sans hésiter. Il a demandé à sa femme de nous appeler pour fixer les conditions de paiement. Elle en a profité pour nous demander une réduction de plus de la moitié (de 60 %) « pour conclure le contrat ». Nous avons supposé une réticence plus profonde. Son marchandage n’était que la surface. Pour être sûrs de cela, nous nous sommes prêtés au jeu : nous avons proposé un tarif légèrement plus haut de celui qu’elle demandait. Cela a suffi pour qu’elle demande trois jours de réflexion :  à la fin, elle a refusé notre proposition. Son mari devra maintenant offrir à son collègue un cadeau plus conventionnel peut-être.

Il faut noter qu’il s’agit d’un couple dans une situation financière privilégiée. Quand une personne souhaite une réduction à cause d’une difficulté économique, baisser les tarifs pour rendre accessible une œuvre d’art est même réconfortant. Quand c’est du marchandage gratuit, c’est gênant.

Cet incident me rappelle un événement très drôle : lors d’une exposition de peinture où la plupart de mes toiles étaient des nus féminins, j’avais reçu la promesse de vente pour une dizaine de toiles avant l’heure du vernissage. Elle venait d’un groupe d’hommes qui étaient arrivés en avance parce que leur entreprise se trouvait tout près. Leurs femmes sont arrivées progressivement dans la soirée et les ventes sont tombées à l’eau au même rythme.

Prochain article : le besoin de transcendance des hommes.

 

dessin fusain et encre - Lartigue

Dessin sur Kazoart Cliquez ici 

Réalité virtuelle et art

La poétesse est debout, seule, les yeux cachés par un casque holographique, une espèce de loup pour dormir, mais bien épais. Elle lutte contre des Zombies qui l’attaquent. Je ne peux rien faire pour elle ; je ne vois pas ce qu’elle voit. Elle marche sans bouger les pieds, dans un autre monde. Ses mains lancent des objets inexistants. Elle baisse la tête pour éviter un obstacle invisible pour moi. J’aimerais l’aider et la protéger, mais je ne fais pas partie de ce monde de Zombies.

Aldo me passe le casque et j’entre à mon tour dans une maison hantée. J’avance en appuyant sur un bouton d’une des manettes. Je tourne la tête dans tous les sens et découvre un décor impressionnant de réalisme, malgré l’inévitable économie des détails. Le son est envoûtant. Des chauves-souris surgissent tout à coup d’un trou dans le mur. Des livres tombent du haut d’une étagère, une poupée crie et me barre le passage. Le cerveau se laisse convaincre qu’il est vraiment dans cet univers étrange. On a envie de toucher les objets. L’odeur manque.

Mon neveu nous montre un dernier jeu : une espèce de Photoshop géant : j’entre dans une page blanche. Les mouvements des mains créent des lignes dans l’espace qui m’entoure. Je me mets à dessiner un visage. Je devrais dire sculpter, puisque c’est en trois dimensions. La peinture et le dessin rejoignent la sculpture ! On peut retourner « l’objet » créé, passer la main à l’intérieur des lignes, enlever les traits qui dépassent du volume souhaité. Je peux placer des lignes épaisses comme si je modelais un visage avec du fil de fer. Le dessin flotte devant mes yeux. Je l’agrandis. Il est plus grand que moi. Ma main peut entrer dans le crâne de mon personnage !  Je pourrais presque mordre chaque ligne que je viens de créer. Le monde extérieur n’existe plus. Tout est blanc autour du dessin et de moi. Je suis à l’intérieur de cette page 3D, presque vierge. Il faut créer un nouveau monde.

Pour un sculpteur, cette technologie est prometteuse. Je pourrai bientôt faire des esquisses dans l’espace, des ébauches de sculpture dessinées déjà en volume. Aldo ne sait peut-être pas qu’il m’a fait découvrir un outil révolutionnaire.

Malheureusement, je ne peux pas partager sur mon blog un dessin tridimensionnel puisque l’écran est plat. Plat comme les images qu’on connaissait. Les images du futur ne seront pas plates.

Je poste alors une image d’une de mes sculptures photographiée par Juliette. Le résultat est virtuel. Et surprenant. Le sujet de la sculpture est la relation que, de nos jours, nous entretenons avec le portable : une jeune femme reçoit une mauvaise nouvelle sur son téléphone. L’ombre sur la photo montre au contraire deux femmes qui se touchent la main dans une relation directe, sans technologie.

femme en plâtre bataclan par Lartigue - photo J Marne

 

Un anniversaire exceptionnel

Le matin la poétesse descend les cinq étages de l’immeuble où nous séjournons à Paris chez une amie (partie en vacances avec sa famille) qui aime les mots, comme nous, pour chercher des croissants délicieux (aux amandes, mon préféré). La veille en rentrant chez notre amie tard le soir, nous nous sommes rendu compte que depuis des jours on était juste à côté de l’ESCP , l’école où ma fille a fait un mastère spécialisé de management de l’édition. A midi je déjeune avec elle. Elle m’offre un des tableaux à l’huile qu’elle a réalisés dans un stage de portraits à Paris, tableau qui est pour moi le symbole du début d’une belle carrière artistique. L’émotion est forte.

L’après-midi la poétesse et moi nous promenons dans un quartier de galeries entre l’avenue Saint-Germain des Prés et la Seine, après avoir dessiné tous les deux une sculpture de Picasso devant l’église de Saint Germain des Prés, dédiée à Apollinaire.

Le soir une surprise m’attend. On a rendez-vous avec deux amies philippines pour parler d’un projet de sculpture. Nous arrivons au restaurant chinois près des Champs-Elysées et tous nos amis philippins sont là. Ils ouvrent deux bouteilles de mon vin préféré, Saint-Estèphe, bouteilles qui ont plus d’un quart de siècle ! A chaque moment de flottement dans les conversations multiples où se mêlent l’anglais, le français et leur langue (le tagalog, dont ils nous apprennent quelques mots) en plus de leurs dialectes, on lève nos verres pour trinquer en criant « joyeux anniversaire ». Même le propriétaire du restaurant se joint à cette tradition inventée lors de cette soirée. Nous fêtons que le projet prend un nouvel élan. Nos amis nous font sentir bien acceptés dans leur groupe. Ils font preuve d’une générosité spéciale. Nous partons avec des cadeaux, du champagne, un Médoc 82, et des centaines de photos pour garder une trace de ces moments de partage.

On rentre le lendemain. Dans le train je fais une série de dessins. La poétesse est exténuée. Elle dort après avoir lu quelques chapitres de Terre des Hommes, de Saint-Exupéry.

train de retour de Paris 17

Un petit cahier de dessin

La Poétesse lui fait une tresse. Elle se regarde dans la glace. Je la dessine une cigarette à la main. Des lignes d’abord chaotiques prennent petit à petit un rythme, un sens. Les doigts fonctionnent comme des capteurs d’une certaine électricité dans l’air. Une photo fige la lumière d’un instant ; un dessin imprime les mouvements de la lumière, du modèle, de la tension variable dans un laps de temps. Je ferme le petit cahier, son cadeau (pour mon dernier anniversaire).

Quelques dessins

Des esquisses pour réaliser des sculptures de petit format directement en cire. Demain je publierai des photos des sculptures en cire. Sommeil en retard… Je reprends bientôt mes publications sur mon journal.

De retour de Paris

En train de dessiner le buste de Victor Hugo par Rodin

Un café à la gare le matin, fatigués mais satisfaits de notre voyage, prêts à prendre notre car pour quitter Paris. Le soleil rasant créait de longues ombres dans la salle d’attente. Pas mal de monde. Sur le mur d’en face j’ai observé pendant quelques minutes le profil d’un couple d’amoureux. Je pouvais les observer sans être envahissant puisqu’il s’agissait de leur ombre. L’homme avait un profil de boxeur, le nez cassé et épais, le front court et massif. Son cou de taureau se devinait sous une veste élégante, bien coupée et souple. Il avait des rides et le front dégarni. La femme bien plus jeune avait des yeux énormes, ronds, presque beaux. On aurait dit qu’elle avait eu des problèmes de thyroïde. Je percevais clairement ses cils dessinés sur le mur. Elle clignait des yeux pour dissimuler ses larmes. Ils s’embrassaient souvent pour oublier le moment de plus en plus proche de la séparation. Leurs ombres bougeaient sur un espace de solitude, comme détachés du monde. Le soleil frappait toute la surface autour d’eux. Leur existence était dans l’ombre. Leur amour n’appartenait pas au monde des mortels.

Le passage d’un nuage a présagé leur disparition. L’annonce d’un train les a lancés dans les bras l’un de l’autre. Quelques instants plus tard, le soleil a disparu et la gare est devenue une gare typique inondé de voyageurs au regard ennuyé. La plupart partaient pour des raisons professionnelles, sans émotions particulières. Un mouvement constant d’humains dans une horlogerie bien réglée malgré les apparentes exceptions, tel ce couple déchiré. Qui sait, peut-être que si on comptait tous les jours les cas dramatiques, leur quantité serait similaire, ce qui impliquerait que ces adieux douloureux font partie de la machinerie.

Le car est confortable. Derrière nous un couple âgé de personnes bien habillées qui contrastent avec l’apparence assez décontractée des autres passagers, parle à voix haute depuis qu’on est partis. La poétesse écrit à côté de moi. Au loin je vois Orléans, sa cathédrale. La route est chargée. La fatigue accumulée rend mon activité cérébrale lente et lourde, mais mon esprit se sent léger. Quelques jours à Paris et le trajet artistique que nous construisons prend une nouvelle dimension. Les réactions devant notre travail, en sculpture et en littérature, sont fortes (je dois parler de notre rencontre très prometteuse de projets artistiques avec plusieurs personnes). Notre vie semble avancer sur un chemin difficile mais riche. 

C’était une bonne idée de rentrer en car. Nous ne souffrons aucune interruption puisque tout le monde doit rester assis (surtout le chauffeur) ; personne ne vient nous interrompre, ce qui n’arrive pas dans un train. Tout le monde est attaché (ceinture obligatoire) pendant le trajet. L’univers défile devant nous comme dans un film. Un long film de neuf heures.

Dessins au musée Rodin par Lartigue 5

Dessin du buste de Victor Hugo sculpté par Rodin

Deux cycles

Avant d’être sculpteur, j’étais peintre. Je suis toujours peintre : mon regard continue à être celui d’un peintre et les couleurs sont une partie essentielle de mon univers. Les lignes et les taches constituent une des bases de mon langage. Seulement,Tableau Lartigue collection particulière - En hiver comme en été je ne touche plus mes pinceaux depuis des années.

J’en parle parce que je viens de vivre un moment important lié à ce que je vivais souvent à cette époque : j’ai donné un nouveau foyer à une de mes anciennes toiles. Une personne que j’apprécie énormément et qui depuis des années collectionne mes oeuvres a souhaité acquérir le tableau de 2 mètres qui attendait dans un coin de mon atelier, une toile représentant deux saisons en même temps. Deux vélos (deux cycles), une ville, le temps suspendu, la paix et le mystère de l’hiver, la joie quelque part cachée l’été… deux vélos, l’un abandonné momentanément dans un champ de blé et l’autre posé sur un arbre couvert de neige. Le cycliste (ou la cycliste) est absent(e), mais on devine sa présence pas loin. C’est un tableau important pour moi, surtout parce qu’il est l’un des derniers que j’ai réalisés. Le temps est resté suspendu pour moi aussi, par rapport à la peinture. J’ai arrêté de peindre complètement.

Il y a plus de trois ans, j’avais essayé de reprendre la peinture : la toile commencée est toujours sur le chevalet. Le modèle qui a posé est parti loin, a vécu mille choses et ne sait pas que le dessin est toujours là, au même endroit, comme si j’attendais son retour pour continuer… mais ce n’est pas le cas. Je laisse ce tableau-là pour me rappeler qu’un jour je reprendrai la peinture. La personne qui a posé sera tellement différente qu’elle ne pourra plus servir de modèle pour ce tableau. Ou plutôt si : elle sera représentée en deux temps, comme la toile que je viens de laisser partir. Deux temps, deux cycles, deux saisons, deux vélos. L’hiver n’est jamais la fin d’un cycle, juste une étape d’un temps flexible.

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