Eugène Viollet-le-Duc

Je profite de ce moment de tranquillité après une semaine de lutte, avec l’aide de la Poétesse, contre une rechute de pneumonie pour écrire quelques mots. Il s’agit d’une tranquillité relative : d’un côté, les bactéries restent à l’affût d’une erreur de ma part pour attaquer de nouveau (si je sors dans le froid ou si je me mets à travailler la pierre), et de l’autre, le stress du retard dans mon travail me gâche légèrement ces minutes de flottement dans le temps, mais la paix retrouvée de me savoir bientôt debout me réjouit profondément.

Je me rends compte que je n’ai pas parlé d’un buste que nous venons de livrer au sud de Paris, à une heure de la Ville lumière. Pourtant c’est une œuvre qui a une importance particulière pour nous. Ce personnage historique complète le trio qui s’est soucié du patrimoine de la France : Victor Hugo, Prosper Mérimée et, le buste en question, Eugène Viollet-le-Duc. Le premier est encore exposé à Martres-Tolosane (l’exposition s’est terminée le 22 décembre, mais elle est en place jusqu’à ce soir pour des ouvertures privées ou sur rendez-vous). Le deuxième est celui que j’ai réalisé lors du Salon du Patrimoine au Louvre (pour les démonstrations programmées sur notre stand). Et le troisième fait partie maintenant d’une collection privée du cabinet d’architecte Ædificio.

J’ai hâte de me lever pour reprendre contact avec la matière. Je me sens loin de tout dans notre petit paradis. Il est temps de retoucher la terre.

« Je crois qu’il est dans ma destinée de tailler mon chemin dans le roc ; car je ne pourrais suivre celui pratiqué par les autres ». Eugène Viollet-le-Duc

Complicité

TAILLE DIRECTE SUR UN BLOC DE MARBRE DE CARRARE

Le bloc de marbre de Carrare solide et lourd, autour de 200 kilos, est devenu un objet délicat et expressif, mais toujours trop lourd pour le porter dans les bras (70 kilos). Deux soeurs liées par une complicité dans la joie et l’espièglerie, au regard intense. 


Il fallait trouver la façon de livrer l’oeuvre chez leurs grands-parents, à Strasbourg. La mettre dans la voiture avec nos poulies et transpalettes n’était pas compliqué, mais une fois arrivés à notre destination, comment porter une pierre de ce poids sans nous casser le dos ? Nous avons décidé d’emporter la chèvre avec nous, une machine qui soulève jusqu’à une tonne, mais qui pèse plus que la sculpture. Cela semble absurde, mais il est plus facile de charger dans la voiture une machine en acier longue et maniable qu’une pierre dense et lisse, délicate et glissante. Oui, c’est vrai, avec des sangles la sculpture devient plus facile à déplacer, mais le risque qu’elle frappe dans son balancement un objet qui l’abîme est non négligeable. Bref, on a pris une machine pour descendre la pièce de la voiture. 
En cinq jours de voyage, on a dû faire plus de 2500 km, mais c’était un voyage magnifique, qui nous a permis d’établir des relations durables autour de l’art. Les grands-parents des fillettes s’intéressent à ce lien avec la vie qui va au-delà du corps physique. Leur collection d’art, que nous avons découverte, est la preuve d’une recherche personnelle et engagée. Une base en bois massif attendait l’oeuvre. Le grand-père, un homme grand, mince et fort, m’a aidé à soulever la sculpture toujours emballée dans des tissus épais. À deux on l’a placée sans grande difficulté sur sa nouvelle base, ce qui rendait effectivement évidente l’absurdité de tout l’effort d’emporter avec nous la chèvre

Le moment de la dévoiler était arrivé. Les grands-parents n’avaient rien vu depuis le début du processus ; ils nous avaient fait une confiance absolue. La tension était intense de leur part, évidemment, mais aussi de la nôtre. Même si j’avais la certitude d’avoir réussi une oeuvre spéciale, cela reste un constat personnel et subjectif. Il fallait maintenant découvrir la réaction des nouveaux propriétaires. 

Le défi pour la réalisation de cette oeuvre représentant deux soeurs était surtout l’harmonie des deux expressions. La petite soeur, avec ses yeux pétillants et son sourire malicieux et innocent à la fois, coquin et joyeux, ne devait pas cacher la douceur de la fille aînée, avec son air de sagesse et d’une certaine mélancolie. Je devais montrer l’attitude de protection de grande soeur, son amour et sa complicité envers la cadette. L’ensemble devait faire une seule oeuvre. La pierre devait rester unitaire. Les regards, même si dirigés vers des points différents, devaient montrer un instant dans le temps commun aux deux fillettes. Un univers entier aux deux êtres si différents et si complices. 


« Elles sont là ; elles sont vivantes. Bravo, vous avez réussi une belle oeuvre ! »


L’univers était en équilibre. Une sensation de liberté s’est manifestée au fond de moi. Les yeux de la Poétesse étaient humides. L’expectative  grandissante pendant des mois trouvait sa fin. On pouvait maintenant se relaxer. Tout à coup, un chat sort de nulle part et saute sur la base. Il s’est mis à renifler les deux petits visages avec un intérêt étrange. L’oeuvre a été adoptée dans son nouveau foyer.


Nous avons passé avec nos amis, une soirée mémorable au centre de Strasbourg. Les lumières de Noël, qui mettaient en valeur l’extraordinaire architecture de la ville, surtout de la magnifique cathédrale, allaient en harmonie avec notre sensation de flotter dans un monde de rêve. Et nous avons fini « chez Yvonne » autour d’une table dans un restaurant très agréable, apprécié par notre ancien président, Jacques Chirac, en train de déguster… oui, une tête de veau -la Poétesse-, et moi, sa langue (du veau, bien sûr). 
Le titre de l’oeuvre, Complicité, convenait à l’amitié qui s’est créée en quelques heures de convivialité. En fait, ce n’était pas le temps passé ensemble physiquement qui nous liait ; c’était les semaines, les mois, où nous avons passé une grande partie de notre énergie et de notre temps autour de la création d’une oeuvre basée sur les deux visages pleins de vie de leurs petites-filles. 

Vernissage à Martres Tolosane

Juliette Marne et Gérard Lartigue :

« Façonneurs de mémoires »

8 décembre à 16h au Grand Presbytère, à Martres Tolosane

Courte vidéo réalisée au sein de l’EHPAD Les Genévriers pendant les séances de pose des résidents pour leur buste. Cliquez et mettez le son :

Installation de l’exposition « Façonneurs de mémoires » à Martres-Tolosane

Une surprise nous attendait au Grand Presbytère. Nous sommes arrivés à Martres-Tolosane dans l’après-midi à un moment où le soleil venait de pointer son nez. La lumière entrait à flots dans l’espace de la future exposition (elle démarre ce samedi 30 et l’inauguration est le dimanche 8 décembre à 16 heures). Nous nous attendions à voir par terre les bustes toujours emballés, prêts à être placés… ils étaient déjà installés ! Ils nous observaient épatés (nous, pas les bustes) par l’harmonie que la disposition des œuvres dégageait dans cette lumière limpide. La muséographie de Séverine Tonello et de Sandrine Schiavon nous a semblé impeccable. Une belle exposition s’annonçait déjà. Evidemment il manquait encore une bonne partie des éléments : dessins, photos, poèmes, textes et d’autres bustes, et apporter quelques petits changements, mais la note de départ était parfaite.

C’était pour nous l’occasion de voir, pour la première fois dans son ensemble, la collection de bustes de résidents réalisée pour l’Ehpad de Saint-Martory en 2016 et 2017. Les souvenirs d’un an et demi de travail épisodique nous ont inondés. Tous les moments forts vécus dans cet établissement, une fois par mois, étaient condensés dans le regard figé pour toujours de chaque visage qui nous « observait » depuis son socle. Un projet spécial arrivait à son point culminant : le partage avec le public de toutes ces expressions riches en expérience de vie.

L’idée de ce projet est née un jour d’été, quand nous faisions une démonstration de sculpture chez Évelyne Hosté, qui ouvrait sa maison et son immense et beau jardin au public, lors d’un parcours de portes ouvertes d’ateliers d’art. Gilles Blandinières, directeur de l’Ehpad Les Genévriers, est resté un moment à m’observer réaliser un buste. Je pense qu’il a senti le lien qui existe entre l’argile et la vie, entre la forme et la présence, entre le temps et la création artistique. Il a eu l’idée de bâtir, dans son établissement, un pont vers l’art. Dans la plupart des Ehpad, les activités proposées tournent autour des loisirs. L’art est pratiquement absent. L’art disparaît de nos écoles, de nos galeries contemporaines (qui se consacrent à « l’art contemporain », qui est plutôt de l’art conceptuel, vieux d’un siècle et de plus en plus dénué de sens) et de nos établissements pour le troisième âge. L’initiative de Gilles Blandinières et de son équipe est essentielle : retrouver un lien avec l’art peut redonner un nouveau sens à notre société .

L’Europe est quand même le continent dans lequel l’art occupe le devant de la scène. L’art fait partie de notre ADN, comme on dit aujourd’hui. Il existe partout, bien sûr, mais les priorités sont différentes sur les autres continents. Si l’Europe attire tellement l’attention du monde entier, c’est en grande partie à cause de l’importance qu’elle attache à sa richesse artistique. Des démarches modestes comme ce projet, répétées un peu partout, peuvent nous aider à retrouver la place que nous occupons dans le monde.

Venez nous voir au Salon du Patrimoine Culturel (invitation)

Pour obtenir votre invitation gratuite au Salon International du Patrimoine Culturel, et nous rendre visite la semaine prochaine, cliquez ci-dessous :

INVITATION

Pendant 4 jours, du 24 au 27 octobre prochain, le Salon ouvrira ses portes pour sa 25ème édition sur la thématique : « Le futur en héritage ».

Sculpture en marbre de Carrare, destinée au cimetière du Père-Lachaise

Le patrimoine se définit comme l’ensemble des réalisations, des biens transmis collectivement par les ancêtres. Une part essentielle de notre patrimoine culturel présent est le fait des artistes du passé. Mais qui crée ce qui, à l’avenir, sera considéré comme le patrimoine de ce début de XXIe siècle ?

Les bustes de Charb, de Wolinski et des autres journalistes assassinés de Charlie Hebdo, une femme en marbre de Carrare qui marche au Père-Lachaise, Simone Veil en bronze et en pierre, le buste de Jean d’Ormesson flottant au-dessus d’une pyramide chaotique de livres, mais aussi les bustes de Michel Houellebecq, Marie NDiaye, Edgar Morin, Nelson Mandela, ou encore Victor Hugo, cet infatigable défenseur du patrimoine…

Notre démarche d’artistes – un sculpteur, une écrivaine –, est de créer le patrimoine de demain. Nous croyons à la capacité des formes, de la matière, à recréer la vie. Nous croyons au pouvoir de la poésie pour porter au-delà de nous des traces de notre temps. Responsables de la mémoire de demain, c’est ainsi que nous vivons ce « futur en héritage ».

Chaque jour, Gérard réalisera une démonstration de sculpture d’un buste en terre.

Au plaisir de vous y accueillir !

Juliette Marne et Gérard Lartigue

Détail du visage en marbre de Carrare veiné

Non, ce n’est pas à la suite de l’incendie de Notre-Dame

Le hasard fait des choses étranges : le lendemain de l’incendie de Notre-Dame nous étions à la fonderie en train de regarder le buste de Victor Hugo dans le feu. Clarisse, la personne qui s’occupe à la fonderie d’embellir le bronze avec de la cire, était en train de le patiner en noir, avec quelques touches de rouge, deux couleurs que Victor Hugo privilégiait dans ses œuvres.

Ce buste est né d’une commande. Un médecin sensible aux idéaux du poète a voulu transmettre à ses deux fils une représentation du visage de l’écrivain. Il constatait peut-être le vide que les nouvelles générations retrouvent autour d’elles dans le rythme du zapping et du superficiel. Il voulait leur transmettre des valeurs autour de la laïcité et des Droits de l’Homme. Victor Hugo se rendait compte à son époque du délabrement des monuments, symboles d’une grandeur qui s’effritait. Il a écrit un livre pour sauver Notre-Dame.

Une fois que le buste en terre a été réalisé, nous avons décidé d’en faire deux tirages en bronze. Il y a trois mois, nous avons apporté l’œuvre en terre à la fonderie, et quelques jours avant l’incendie, celle-ci nous a appelés pour la ciselure et la patine des deux bustes. Au moment de regarder Victor Hugo sous les flammes du chalumeau, nous ne pouvions pas éviter de penser à Notre-Dame en feu, la veille. Une envie très forte de participer à la reconstruction et à la sécurisation de nos monuments s’est mise à brûler en nous.

Les polémiques n’ont pas tardé à éclater : est-ce qu’un monument vaut plus qu’une personne dans la misère ? Comment se fait-il que des millions d’euros se mettent à circuler aussi rapidement quand il s’agit de vieilles pierres et qu’il n’y ait pas un sou pour les pauvres ? Pourquoi la planète entière réagit plus par rapport à un monument à Paris que devant l’incendie d’une bibliothèque d’un pays en développement, qui a vu disparaître dans les flammes des siècle d’histoire ?

Le système montre ses défauts, ses vices. L’inégalité explose aux yeux du monde entier. Une personne est capable de donner plus d’argent que tous les « gilets jaunes » réunis. Ou plutôt, plus d’argent que ce qu’ils voudraient, eux, recevoir. Oui, on voit que la richesse est mal distribuée. Le problème des Gilets jaunes est qu’ils voudraient avoir leur part des bénéfices d’une meilleure redistribution, pour consommer plus, quand au fond le problème est plutôt la mondialisation de la pauvreté : tout est mondialisé aujourd’hui, même la misère. Les pauvres d’autres époques vivaient loin. Aujourd’hui ils veulent une voiture aussi, et un portable. Et ils sont là, dans ce monde si petit, réuni grâce aux réseaux. Et ils nous voient, ils savent comment vivent les gens dans les pays riches. Et nous pourrions les voir aussi : tout est sur la Toile. Sur le Web. Les pauvres du monde entier veulent les maisons, les voitures, les téléphones, les voyages des riches. Mais les Gilets jaunes ne sont pas prêts à sacrifier leurs privilèges pour une justice mondialisée de la richesse.

Plein d’aspects différents de l’injustice planétaire se dévoilent suite à l’incendie d’un monument.

Et Victor Hugo voudrait sauver une deuxième fois Notre-Dame, sans oublier les misérables.

Notre position en tant qu’artistes est difficile : nous défendons la création, les réalisations qui existeront pendant des siècles. On appelle cela la culture. C’est ce qui reste quand les humains meurent. Nous mourrons tous au bout d’un siècle, grand maximum (sauf quelques résistants qui restent un peu plus). Une cathédrale a une vie plus longue. Un poème aussi. Des gens meurent pour donner forme à cette transcendance. Car c’est bien la forme qui compte ! Les mêmes pierres de Notre-Dame, si elles avaient été empilées dans la forme d’un gratte-ciel, n’auraient pas la même importance. Demandez aux gens de l’argent pour reconstruire les tours Jumelles de New York… très peu de fonds seraient réunis. La forme, la signification, n’est pas la même. C’est dans la forme que la création se manifeste. Le bloc de marbre qui a servi à Michel Ange pour réaliser son David a donné plus de sens, d’émerveillement, parfois d’extase, que la plus belle voiture jamais fabriquée. Chaque coup de ciseau est unique, inimitable, insurpassable. La voiture, elle, peut être reproduite à l’infini.

L’unicité de la forme donne sens à l’existence humaine. Malgré l’uniformisation des formes (les mêmes meubles, les mêmes marques de vêtements, les mêmes expériences narratives -les séries-, les mêmes voitures, etc.) nous cherchons toujours à nous démarquer des autres. On achète un objet qui sera différent : une toile, une sculpture, un élément décoratif… Nous savons intuitivement que seuless les choses uniques auront une vie plus longue.

Le résultat de cette recherche de construction de choses qui perdurent s’appelle le patrimoine. C’est ce que les artistes cherchent à réaliser. Quelque chose qui dure plus longtemps que la petite vie d’un humain. Et c’est là que la comparaison entre une cathédrale et une vie humaine est compliquée. Une cathédrale implique des millions de vies : tous ceux qui l’ont réalisée, tous ceux qui se sont battus pour la défendre, tous ceux qui y ont trouvé un sens pour leur vie, tous ceux qui en bénéficient indirectement (c’est grâce à des monuments comme Notre-Dame que Paris attire autant de monde). Et l’aspect symbolique : c’est le coeur de la France ! La voir en danger de disparaître dans les flammes était insupportable pour des millions de gens dans le monde entier. Combien ont pleuré devant cette scène terrible ?

Laissons l’injustice du système de côté pour un moment – comme on le fait en général, car ce système existe depuis des décennies. Soyons heureux de voir que Notre-Dame sera reconstruite. Et pour la justice : quand nous serons prêts à vivre comme la plupart des gens sur Terre, c’est à dire sans confort, quand nous serons prêts à sacrifier le nôtre, alors là, oui, nous pourrons nous battre pour le « pouvoir d’achat » de tous.

En attendant, nous devons continuer à créer. C’est une obligation. Auto-imposée. Actuellement nous sommes absorbés par plusieurs projets importants. Comme nous avons « perdu » deux mois de travail à cause de ma pneumonie (entre guillemets, car au fond nous en avons bien profité pour avancer dans d’autres domaines), nous sommes à fond dans le rattrapage de temps. Si je n’écris presque pas sur ce blog et si je ne vois presque personne, c’est que je me consacre entièrement à la sculpture sur pierre. Je vis sous la poussière, entre 10 à 15 heures par jour. Cela me fait retrouver mon énergie (la sculpture, pas la poussière) (mais j’aime bien aussi la poussière… après tout, on est poussière).

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑