Dialogue de fin d'année avec ma chienne

– T’as l’air tristounette… c’est les fêtes de fin d’année ? C’est parce que 2019 finit que tu es triste ? Ou angoissée ? Ça t angoisse la fin de cette année ? 

– Oui, maître, l’année finit et je ne sais pas ce qui arrive après.

– Oh, t’inquiète pas petite chienne, l’année 2020 est déjà toute prête. Elle arrive immédiatement après la fin de cette année, il n’y a même pas un moment entre les deux. L’une finit et l’autre démarre tout de suite, promis. Tu ne dois pas t inquiéter. 

– Tu me rassures, maître. J’avais trop peur.

Complicité

TAILLE DIRECTE SUR UN BLOC DE MARBRE DE CARRARE

Le bloc de marbre de Carrare solide et lourd, autour de 200 kilos, est devenu un objet délicat et expressif, mais toujours trop lourd pour le porter dans les bras (70 kilos). Deux soeurs liées par une complicité dans la joie et l’espièglerie, au regard intense. 


Il fallait trouver la façon de livrer l’oeuvre chez leurs grands-parents, à Strasbourg. La mettre dans la voiture avec nos poulies et transpalettes n’était pas compliqué, mais une fois arrivés à notre destination, comment porter une pierre de ce poids sans nous casser le dos ? Nous avons décidé d’emporter la chèvre avec nous, une machine qui soulève jusqu’à une tonne, mais qui pèse plus que la sculpture. Cela semble absurde, mais il est plus facile de charger dans la voiture une machine en acier longue et maniable qu’une pierre dense et lisse, délicate et glissante. Oui, c’est vrai, avec des sangles la sculpture devient plus facile à déplacer, mais le risque qu’elle frappe dans son balancement un objet qui l’abîme est non négligeable. Bref, on a pris une machine pour descendre la pièce de la voiture. 
En cinq jours de voyage, on a dû faire plus de 2500 km, mais c’était un voyage magnifique, qui nous a permis d’établir des relations durables autour de l’art. Les grands-parents des fillettes s’intéressent à ce lien avec la vie qui va au-delà du corps physique. Leur collection d’art, que nous avons découverte, est la preuve d’une recherche personnelle et engagée. Une base en bois massif attendait l’oeuvre. Le grand-père, un homme grand, mince et fort, m’a aidé à soulever la sculpture toujours emballée dans des tissus épais. À deux on l’a placée sans grande difficulté sur sa nouvelle base, ce qui rendait effectivement évidente l’absurdité de tout l’effort d’emporter avec nous la chèvre

Le moment de la dévoiler était arrivé. Les grands-parents n’avaient rien vu depuis le début du processus ; ils nous avaient fait une confiance absolue. La tension était intense de leur part, évidemment, mais aussi de la nôtre. Même si j’avais la certitude d’avoir réussi une oeuvre spéciale, cela reste un constat personnel et subjectif. Il fallait maintenant découvrir la réaction des nouveaux propriétaires. 

Le défi pour la réalisation de cette oeuvre représentant deux soeurs était surtout l’harmonie des deux expressions. La petite soeur, avec ses yeux pétillants et son sourire malicieux et innocent à la fois, coquin et joyeux, ne devait pas cacher la douceur de la fille aînée, avec son air de sagesse et d’une certaine mélancolie. Je devais montrer l’attitude de protection de grande soeur, son amour et sa complicité envers la cadette. L’ensemble devait faire une seule oeuvre. La pierre devait rester unitaire. Les regards, même si dirigés vers des points différents, devaient montrer un instant dans le temps commun aux deux fillettes. Un univers entier aux deux êtres si différents et si complices. 


« Elles sont là ; elles sont vivantes. Bravo, vous avez réussi une belle oeuvre ! »


L’univers était en équilibre. Une sensation de liberté s’est manifestée au fond de moi. Les yeux de la Poétesse étaient humides. L’expectative  grandissante pendant des mois trouvait sa fin. On pouvait maintenant se relaxer. Tout à coup, un chat sort de nulle part et saute sur la base. Il s’est mis à renifler les deux petits visages avec un intérêt étrange. L’oeuvre a été adoptée dans son nouveau foyer.


Nous avons passé avec nos amis, une soirée mémorable au centre de Strasbourg. Les lumières de Noël, qui mettaient en valeur l’extraordinaire architecture de la ville, surtout de la magnifique cathédrale, allaient en harmonie avec notre sensation de flotter dans un monde de rêve. Et nous avons fini « chez Yvonne » autour d’une table dans un restaurant très agréable, apprécié par notre ancien président, Jacques Chirac, en train de déguster… oui, une tête de veau -la Poétesse-, et moi, sa langue (du veau, bien sûr). 
Le titre de l’oeuvre, Complicité, convenait à l’amitié qui s’est créée en quelques heures de convivialité. En fait, ce n’était pas le temps passé ensemble physiquement qui nous liait ; c’était les semaines, les mois, où nous avons passé une grande partie de notre énergie et de notre temps autour de la création d’une oeuvre basée sur les deux visages pleins de vie de leurs petites-filles. 

Le cadeau

Dix ans de cours. Tout un cycle. Un groupe très beau s’est construit avec le temps. Nous tournions tous autour de l’argile. Nous avons partagé des moments de joie, de création, de doutes, d’ouverture vers de formes nouvelles de voir la réalité…
Nous nous retrouvions une fois par semaine, quatre heures.  Quatre heures de rire, de silence, de mots, de gestes, de pensées, de vide, d’amitié. Avec le temps nous avons construit une amitié très spéciale où nous pouvions être nous-mêmes.
Le cycle s’est fermé. Je vois maintenant tout ce que j’ai appris avec la présence de mes élèves. Les relations humaines qui se sont tissées ont changé mon destin. On pourrait croire que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. J’ai découvert des univers très différents qui m’ont enrichi aussi bien en tant qu’être humain que comme artiste. Juliette et moi avons préparé notre espace de création semaine après semaine pour recevoir chaque fois toute une vague d’affection et d’empathie, et nous nous sommes sentis acceptés tels que nous sommes. Avec notre monde un peu marginal, car peu adapté à notre société toujours efficace et pratique. Nous avons partagé nos réussites, nos frustrations, nos échecs, nos peurs, notre optimisme, nos doutes, nos certitudes (presque inexistantes… en tout cas, je le souhaite…). Et en retour nous avons toujours compté sur le soutien, l’encouragement, la compréhension, la joie. 
Je pensais à tout cela aujourd’hui dans le restaurant magnifique où mes élèves nous ont offert un repas. Après avoir parcouru les chemins tortueux des côtes autour de Venerque, nous sommes arrivés à une petite colline sur laquelle se trouvait une ferme retapée dans un style où la modernité contrastait avec la tradition.  Nous étions à la meilleure table, avec vue sur la vallée au loin, et sur un petit étang à quelques mètres de l’autre côté de la baie vitrée, où des canards jouaient. Le soleil s’amusait à pointer son nez de temps en temps et l’air était très doux. On nous a reçus avec un champagne rose pour la Poétesse et blanc pour moi, accompagné de mises en bouche froides bien particulières : une espèce de petit ballon gonflable, par exemple, vraiment petit, qu’on fait exploser dans la bouche en retirant le plastique pour sentir un goût complexe de betterave avec je ne sais pas quoi de délicieux ! Chaque détail de la table était magnifique : les assiettes pour l’entrée ressemblaient à des coquilles d’oeuf de dinosaure, avec les bords bien irréguliers et tout. Au centre un œuf dans une sauce aux lentilles indescriptiblement bonne. 
Nous avons passé un moment inoubliable. Et tout le temps nous laissions venir les souvenirs des cours. Merci pour tout ce que vous nous avez apporté pendant toutes ces années, merci pour vos cadeaux, toujours généreux et originaux, merci de nous pousser toujours à créer et à avancer dans la vie. 

Vernissage à Martres Tolosane

Juliette Marne et Gérard Lartigue :

« Façonneurs de mémoires »

8 décembre à 16h au Grand Presbytère, à Martres Tolosane

Courte vidéo réalisée au sein de l’EHPAD Les Genévriers pendant les séances de pose des résidents pour leur buste. Cliquez et mettez le son :

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑