L’expression

modèle et son buste - Lartigue

Qu’est-ce que « capter une expression » ? Est-ce simplement le fait de copier un visage avec ses tensions, ses dissymétries, ses ombres plus ou moins profondes, ses rides ou ses blessures, le mouvement des sourcils vers le haut ou vers le bas, la bouche fermée ou montrant les dents, le rictus marqué ou les commissures pointant vers le bas, et surtout ses yeux brillants ou opaques, bien ouverts ou rêveurs, posés sur un point lointain ou concentrés sur une réalité toute proche ?

Non, c’est bien plus que cela. D’ailleurs, copier une expression n’est pas possible, ni souhaitable. Il faut avant tout prendre en compte que les expressions sont fugaces ; même si l’on utilise un moyen technique, comme un appareil photo, force est de constater que les « attraper » n’est pas facile. Si l’on veut les représenter, on doit savoir qu’elles sont trop subtiles pour être réduites à une formule simple. Bien sûr, par essence, il y a le sourire, la colère, la peur, la stupeur, etc., mais une expression à un instant précis a des nuances infinies. Derrière un sourire une immense nostalgie peut se cacher ou au contraire, les larmes peuvent être l’effet d’une grande joie. Une expression est toute une série de forces internes qui se manifestent à un moment donné.

Alors, comment inscrire ces mouvements de l’âme sur une surface en terre ?  Je répondrai dans un prochain article.

Merci à Mathilde d’avoir posé pour ce buste. Et de me permettre de publier sa photo.

Buste de jeune femme - M - par Lartigue

Étape « cire » à la Fonderie de Bronze Lauragaise

Étape importante : la sculpture, dont le « master » n’existe plus, est « imprimée » en cire. Le moule fait son métier de moule : il redonne existence à une forme dont il est le seul dépositaire. Il possède l’information précise de l’oeuvre, en négatif.

La sculpture a changé de nature. Le matériau, produit par les abeilles, est léger, mince, d’une dureté cassante. Mais c’est la même forme. Toute la lutte contre, et avec, l’argile, toutes les traces laissées par les outils, par les doigts du sculpteur, par la force de pesanteur et par les mouvements propres à la terre, sont inscrits dans ce nouveau matériau. Le travail réalisé à la fonderie est comme d’habitude d’une haute qualité. Le respect envers l’expression des artistes est total. 

Plus tard ce sera le bronze qui « parlera » de tout cela. Il racontera l’histoire entière de ce buste, de la naissance des premiers volumes en terre humide et malléable, aux finitions réalisées sur une argile sèche et dure. On verra dans les yeux de cet homme, recteur d’une université de Belgique et grand vulgarisateur scientifique, son honnêteté, sa volonté, son humanisme. Le bronze reflétera l’âme de ce personnage. 

 

Le paysage et la texture

Observer un paysage sert à découvrir des valeurs visuelles pour mieux comprendre la matière. Si on élimine la couleur, un élément dominant qui sature très vite notre cerveau d’informations, on peut apprécier d’autres valeurs : la texture, par exemple. Si on arrive à transmettre dans l’argile la sensation du volume immense des nuages, léger et lumineux, du rythme délicat d’une série d’arbres alignés, ou de la surface lisse d’une rivière contrastant avec la rugosité des rochers aux alentours, on rend alors la matière plus vivante, car moins monotone. Nos sens sont ouverts à la complexité du monde. La sensualité se développe plus dans la richesse d’information que dans la perfection et la platitude du monde décoratif.

D’un côté Thanatos apporte la décadence, la décomposition, l’érosion, la chute, l’obscurité, et de l’autre, Eros lutte pour introduire la richesse des formes et des textures, la complexité, l’abondance. L’art se trouve dans l’équilibre de ces deux forces.

Nous sommes allés à Grenoble livrer une sculpture dédiée à la mémoire de l’amour d’un couple. Leur amour continue à vivre malgré la disparition de la femme de notre ami écrivain : la poésie, les romans, la peinture, et maintenant la sculpture alimentent le feu de cette passion.

De retour, un saut au Pont du Gard, au coucher du soleil, quand tous les touristes étaient déjà partis. Ce beau monument pour nous tous seuls. Mon cou se libère de sa névralgie et me permet d’admirer ces pierres posées il y a une vingtaine de siècles.

Sculpte-moi un mouton

Sans la volonté de fer, l’audace et l’âme de visionnaires des pionniers de l’Aéropostale, Toulouse ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Combien de Toulousains le savent ? Le XXe siècle a été le théâtre d’une révolution technologique où toutes les nations développées luttaient pour avoir un rôle important dans la conquête de l’air. La France a atteint l’une des premières places grâce à eux, ce qui a permis à Toulouse de devenir le centre européen de l’industrie aéronautique. Qui sait aujourd’hui que le nom de l’Aéropostale a été forgé par Marcel Bouilloux-Lafont ?

Nous voudrions rendre hommage à ces hommes en réalisant une série de bustes dans un contexte littéraire construit par Juliette Marne qui permettrait de leur donner une présence dans ce nouveau millénaire (malheureusement, à l’époque, la place des femmes dans l’aviation était très limitée, raison pour laquelle j’ai aussi sculpté le buste de Maryse Bastié, héroïne dotée d’autant de courage et de détermination que ses collègues). Maryse Bastié aviatrice par Lartigue
Les bustes qui nous permettent de les admirer sont rares, et surtout limités aux plus connus d’entre eux (Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry, Didier Daurat, Henri Guillaumet).

Marcel Bouilloux-Lafont et Joseph Roig :

Des dizaines de pilotes effectuent le trajet des pionniers depuis 35 ans pour le rallye Toulouse Saint-Louis, et 10 ans pour le groupe Latécoère. L’ambiance est d’une rare camaderie et d’une admiration immense pour ce que ces pionniers ont accompli il y a un siècle.

Et pour répondre à la question qu’on nous pose souvent : « Comment est né votre désir de participer à cet hommage ? » Tout d’abord, nous devons l’idée à Gérard Antoine, qui a su attirer notre attention vers l’histoire de l’Aéropostale. Nous en avions déjà un aperçu grâce aux romans de Saint-Exupéry, dont Terre des hommes, ode à notre existence en tant qu’humains. Sa vision cosmique qui pouvait passer du macrocosme au microcosme dans un seul paragraphe et sa capacité à apprécier la beauté de la planète m’ont émerveillé. Puis, un jour, nous nous sommes rendu compte que l’histoire de l’Aéropostale était essentielle pour nous : notre travail en sculpture et en littérature depuis des années est centré sur la communication, la transmission, la mémoire. Or, la base de cette immense aventure était d’apporter le courrier d’un point de la planète à un autre. Les mots, au centre de tout. Ces hommes donnaient leur vie pour porter des lettres. Non seulement les humains ont commencé à voler, mais ils ont aussi commencé à communiquer beaucoup plus rapidement. Aujourd’hui, il nous paraîtrait étrange de devoir risquer une vie pour amener quelques mots d’un endroit à un autre, quand il suffit de taper sur son téléphone portable. Ces hommes sont les premiers à avoir créé des réseaux de communication entre les continents.

(Photos vernissage : Aldo Manzanera Lartigue)

Enfin, j’ajoute une photo de notre chienne en mode fantôme rouge… Elle rêve d’un coucher de soleil dans le désert.

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