Un anniversaire exceptionnel

Le matin la poétesse descend les cinq étages de l’immeuble où nous séjournons à Paris chez une amie (partie en vacances avec sa famille) qui aime les mots, comme nous, pour chercher des croissants délicieux (aux amandes, mon préféré). La veille en rentrant chez notre amie tard le soir, nous nous sommes rendu compte que depuis des jours on était juste à côté de l’ESCP , l’école où ma fille a fait un mastère spécialisé de management de l’édition. A midi je déjeune avec elle. Elle m’offre un des tableaux à l’huile qu’elle a réalisés dans un stage de portraits à Paris, tableau qui est pour moi le symbole du début d’une belle carrière artistique. L’émotion est forte.

L’après-midi la poétesse et moi nous promenons dans un quartier de galeries entre l’avenue Saint-Germain des Prés et la Seine, après avoir dessiné tous les deux une sculpture de Picasso devant l’église de Saint Germain des Prés, dédiée à Apollinaire.

Le soir une surprise m’attend. On a rendez-vous avec deux amies philippines pour parler d’un projet de sculpture. Nous arrivons au restaurant chinois près des Champs-Elysées et tous nos amis philippins sont là. Ils ouvrent deux bouteilles de mon vin préféré, Saint-Estèphe, bouteilles qui ont plus d’un quart de siècle ! A chaque moment de flottement dans les conversations multiples où se mêlent l’anglais, le français et leur langue (le tagalog, dont ils nous apprennent quelques mots) en plus de leurs dialectes, on lève nos verres pour trinquer en criant « joyeux anniversaire ». Même le propriétaire du restaurant se joint à cette tradition inventée lors de cette soirée. Nous fêtons que le projet prend un nouvel élan. Nos amis nous font sentir bien acceptés dans leur groupe. Ils font preuve d’une générosité spéciale. Nous partons avec des cadeaux, du champagne, un Médoc 82, et des centaines de photos pour garder une trace de ces moments de partage.

On rentre le lendemain. Dans le train je fais une série de dessins. La poétesse est exténuée. Elle dort après avoir lu quelques chapitres de Terre des Hommes, de Saint-Exupéry.

train de retour de Paris 17

Dorian Gray

Dans la réalisation d’un buste d’une personne vivante, l’artiste est soumis à une pression extérieure. Le risque est que le modèle ne se reconnaisse pas dans la sculpture. Et pas forcément par un manque d’exactitude dans la ressemblance. Ça peut être le contraire : par un excès de ressemblance. Le modèle peut supposer ses défauts grossis par la main du sculpteur.

La ressemblance fait partie des facteurs importants dans la réalisation d’un buste. L’artiste, de même que l’architecte, se trouve dans une position délicate : il se lance dans la confection d’une oeuvre destinée à prendre une part essentielle dans l’univers du client. Dans le cas de l’architecture, le client va habiter l’oeuvre de l’architecte, et pour la sculpture, le client va se trouver avec une nouvelle « présence » chez lui. Et si cette présence est la sienne, donc une double présence de lui-même, c’est compliqué.

Et il faut prendre en compte un autre facteur : le temps va continuer à labourer l’un des deux « êtres ». Dans le cas de Dorian Gray, c’est l’oeuvre qui prend tout l’effet du temps sur elle, mais normalement, c’est le modèle, bien sûr. La course du temps s’arrête pour l’un des deux.

D’ailleurs, le sculpteur peut choisir à quel moment de la vie du modèle il arrêtera le temps. Il peut le réaliser en représentant l’époque de la jeunesse du modèle, par exemple, ou au contraire, il peut avancer l’aiguille  du temps vers un futur probable. C’est dans ses mains que le temps danse. C’est angoissant pour le modèle, surtout s’il s’agit d’une personne qui a une image idéalisée d’elle-même.

Le cas le plus délicat, c’est quand on ressent l’immortalité de la sculpture et par opposition, sa propre mortalité.

Dans le buste d’une ancienne danseuse de Maurice Béjart que j’ai réalisé il y a deux ans, on perçoit une nostalgie dans le regard, comme si cette femme était consciente de l’aspect éphémère de la vie. Ses lèvres font une moue discrète ; elle souhaite effacer une pensée qui la traverse.

Le modèle nous a demandé de lui apporter son buste. Quand elle l’a vu, une fois que je l’ai dévoilé chez elle, dans le Marais à Paris, elle a pensé aux tombes dans les cimetières. Elle n’a pas voulu garder l’oeuvre.

Il faudra la jeter dans la Seine. Dommage, j’aimais bien cette femme au regard nostalgique.

ex danseuse Béjart

Deux expositions simultanées à deux pas du Capitole de Toulouse

Exposition à l’hôtel Le Grand Balcon (cliquez ici pour lire l’article)

 

A quelques mètres de l’exposition à l’hôtel Le Grand Balcon, on peut découvrir à Ombres Blanches les bustes de Carlos Fuentes et d’Octavio Paz, le premier, romancier, et le second, poète.

Autant de personnalités qui se sont dépassées grâce à la simple volonté de « faire ce qu’ils devaient faire », et qui ont laissé derrière elles des traces… Et la matière qui enregistre ce que le temps laisse comme traces à son tour sur leurs visages. La forme comme réceptacle de ces vies.

Exposition à Ombre Blanches, dans l’espace consacré aux débats, rue Mirepoix (Cliquez ici pour lire l’article). 

EXPOSITION : Les pionniers de l’Aéropostale

Les bustes de sept héros de l’Aéropostale et d’une aviatrice sont exposés à l’Hôtel du Grand Balcon, à Toulouse (à côté du Capitole, 8-10 rue Romiguières) jusqu’au 30 septembre. (Exposition prolongée jusqu’au 12 octobre).

Ceux qui connaissent l’histoire des pionniers de l’Aéropostale savent que parmi d’autres, Saint-Exupéry et Jean Mermoz séjournaient dans cet hôtel au début du siècle dernier. On peut encore aujourd’hui passer une nuit dans la chambre que l’écrivain du Petit Prince, de Vol de Nuit et de Terre des Hommes occupait.

Guillaumet est resté célèbre pour son aventure dans les Andes, où il a réussi à survivre après cinq jours de marche dans la neige suite à la panne de son avion dans la cordillère : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait », a-t-il dit à Saint-Exupéry lorsqu’on l’a retrouvé.

Didier Daurat, leur chef, figure marquante de l’Aéropostale, s’occupait d’embaucher, d’encourager, de former les aviateurs.Expo au Grand Hôtel - Toulouse - Capitole 5

La mort de Saint-Exupéry me semble une tragédie grecque. En 1998 on retrouve la gourmette de « Saint-Ex » dans les filets d’un pêcheur, et trois ans plus tard on remonte les morceaux de l’épave. Le pilote de chasse de la Luftwaffe qui a tiré sur l’avion d’observation Lightning P-38 le 31 juillet 1944 ne savait pas qu’il était en train d’abattre l’écrivain Saint-Exupéry, qu’il admirait depuis sa jeunesse et dont les récits ont suscité sa vocation de pilote. Les livres de Saint-Exupéry ont donc créé le « personnage » qui allait lui donner la mort. La mort s’infiltre dans son destin à partir de ses propres textes. Le pilote allemand a appris il y a une quinzaine d’années, à l’âge de 88 ans, l’identité du pilote qu’il avait abattu lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

En réalisant ces bustes, j’ai appris à admirer le sens du devoir que ces aviateurs possédaient. Ils avaient compris l’importance de faire ce que l’on doit faire dans la vie (action qui est peut-être l’essence même de la liberté). Ils devaient faire parvenir le courrier d’un point de la Terre à un autre. C’est tout. Et ils étaient prêts à donner leur vie pour accomplir leur mission. Leur travail était plus qu’une passion.

Aujourd’hui, on a la possibilité d’envoyer simplement un sms pour communiquer, les satellites s’occuperont du transport (c’est le même effort technologique pour envoyer un message à la personne d’en face, quand on ne veut pas se lever pour lui dire quelque chose, que pour l’envoyer à quelqu’un à l’autre bout de la planète). À l’époque il fallait compter sur ces aventuriers courageux pour faire arriver nos mots d’un continent à un autre. Ils l’ont souvent payé de leur vie. Mais les mots voyageaient.

Nous remercions le directeur de l’hôtel, Monsieur Okda, qui accueille les œuvres au bar du rez-de-chaussée, près des immenses photos des aviateurs.

Un vernissage aura lieu le jeudi 28 septembre. J’en reparlerai en temps voulu.

Le site de l’hôtel : http://grandbalconhotel.com/fr/

 

 

Hôtel Le Grand Balcon

Combien de fois regarde-t-on la pleine lune dans sa vie ?

C’est la question que pose le narrateur dans le film de Bernardo Bertolucci Le Ciel protecteur (The Sheltering Sky, traduit en français Un thé au Sahara – je ne comprendrai jamais pourquoi on traduit de cette façon complètement absurde, sans respecter le titre original que l’auteur s’est cassé la tête à trouver). Ce film basé sur un roman de Paul Bowles, qui apparaît dans le film dans son propre rôle, fait un parallèle entre la vie et un voyage. Combien de fois regarde-t-on vraiment la pleine lune dans une vie, combien de fois on la reverra encore ? Une dizaine de fois ? C’est vrai qu’elle est là tous les mois, mais est-ce qu’on se donne la peine de la regarder à chaque fois ? Il y a des choses qu’on ne vit que très peu de fois, mais on a la sensation que les choses sont éternelles, qu’on verra la lune autant de fois qu’on voudra.

Hier c’était la fête de la fin des

cours de sculpture. Cet événement était pour nous très spécial. Nous étions presque tous ensemble. Cette année, quelques conjoints nous ont rejoints. Nous étions autour de 26 (je n’aime pas trop compter). Combien de fois nous allons vivre des moments de partage comme celui d’hier ? Pas beaucoup. Quand la fête est finie, au moment de ramasser les nappes sales et de remplir les sacs poubelles, un vide terrible arrive. C’est un moment qui rappelle la « finitude » de tous les beaux moments sur Terre.

Cet article est assez plombant… Mais au fond, mon message est plutôt gai : c’était tellement agréable et beau de voir tout le monde autour du travail réalisé dans l’atelier autour de cette exposition qu’on attendait depuis des mois, que je voudrais lui donner sa juste dimension dans une vie. Puis j’ai reçu de mes élèves des cadeaux magnifiques pour Juliette et pour moi : un petit voyage dans un lieu insolite (on va choisir une bulle sur un arbre ou quelque chose comme ça), des places pour le cinéma ! (tout le monde m’entend souvent parler des films, alors ils ont su que ça me ferait un plaisir immense), et une carte avec quelques mots où je trouve l’amitié qui s’est tissée entre nous tous.

On a dîné comme des rois ! Une superbe paella confectionné par Jocelyne pour tous, des desserts, du vin…

Fête fin d année atelier briqueterie 2017 2

 

Tout le monde avait déjà voté pour les oeuvres exposées. Le premier prix a été octroyé à Evelyne T pour une sculpture réalisée en terre, bois et pierre. L’esprit de recherche est toujours visible dans le travail d’Evelyne. On sent bien une compréhension forte de la matière et une facilité d’exécution. Ses patines sont toujours intéressantes. Son expérience importante lui permet des lignes libres et osées. Le couteau, un vrai couteau, est son outil préféré.

Fête fin d année atelier briqueterie 2017 10

Le deuxième prix a été attribué à Magali. Un buste imposant, où les détails cohabitent avec des gestes spontanés de l’artiste, nous regarde avec une tension inquiétante. Des mouvements discrets dans les volumes (tête légèrement penchée, une épaule plus haute, etc.) rendent le personnage vivant. On devine la passion avec laquelle l’auteure a créé cette pièce.

Fête fin d année atelier briqueterie 2017 9

Le troisième prix a été attribué à Valérie pour une petite sirène très expressive. Valérie est arrivée à l’atelier en septembre et elle montre déjà une capacité d’observation bien évidente. Normalement elle déborde d’énergie, mais dès qu’elle se met à sculpter, tout son être se concentre sur l’oeuvre. L’argile commence à devenir une vraie passion pour elle.

Fête fin d année atelier briqueterie 2017 19

Je ne parlerai pas des autres sculptures, toutes intéressantes et spéciales. Je dirai seulement que je vois une ouverture dans la perception de tous les participants de l’atelier, idéale pour mieux observer le monde et pour participer à sa création (le monde est en création constante). Un concours est toujours un jeu, auquel il faut jouer souvent, mais sans trop y croire. C’est une façon de se confronter à soi-même. Félicitations à tous.

Ce soir il pleut. Il fait froid. Le bruit de la pluie remplace l’agréable brouhaha d’hier. L’année prochaine on entendra de nouveau cette musique humaine.

Fête fin d année atelier briqueterie 2017

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