Deux cycles

Avant d’être sculpteur, j’étais peintre. Je suis toujours peintre : mon regard continue à être celui d’un peintre et les couleurs sont une partie essentielle de mon univers. Les lignes et les taches constituent une des bases de mon langage. Seulement,Tableau Lartigue collection particulière - En hiver comme en été je ne touche plus mes pinceaux depuis des années.

J’en parle parce que je viens de vivre un moment important lié à ce que je vivais souvent à cette époque : j’ai donné un nouveau foyer à une de mes anciennes toiles. Une personne que j’apprécie énormément et qui depuis des années collectionne mes oeuvres a souhaité acquérir le tableau de 2 mètres qui attendait dans un coin de mon atelier, une toile représentant deux saisons en même temps. Deux vélos (deux cycles), une ville, le temps suspendu, la paix et le mystère de l’hiver, la joie quelque part cachée l’été… deux vélos, l’un abandonné momentanément dans un champ de blé et l’autre posé sur un arbre couvert de neige. Le cycliste (ou la cycliste) est absent(e), mais on devine sa présence pas loin. C’est un tableau important pour moi, surtout parce qu’il est l’un des derniers que j’ai réalisés. Le temps est resté suspendu pour moi aussi, par rapport à la peinture. J’ai arrêté de peindre complètement.

Il y a plus de trois ans, j’avais essayé de reprendre la peinture : la toile commencée est toujours sur le chevalet. Le modèle qui a posé est parti loin, a vécu mille choses et ne sait pas que le dessin est toujours là, au même endroit, comme si j’attendais son retour pour continuer… mais ce n’est pas le cas. Je laisse ce tableau-là pour me rappeler qu’un jour je reprendrai la peinture. La personne qui a posé sera tellement différente qu’elle ne pourra plus servir de modèle pour ce tableau. Ou plutôt si : elle sera représentée en deux temps, comme la toile que je viens de laisser partir. Deux temps, deux cycles, deux saisons, deux vélos. L’hiver n’est jamais la fin d’un cycle, juste une étape d’un temps flexible.

Edgar Morin

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(pour lire l’article précédant sur la réalisation de cette oeuvre, cliquez ici)

« Si le chaman est celui qui détient le plus profond et véridique savoir, si le prophète est celui qui dénonce et qui annonce, alors on peut se demander si leur mission n’a pas conjointement ressuscité depuis les Lumières sous une nouvelle forme chez certains artistes et écrivains ».

« Le chamanisme apportait jusqu’à l’extrême une façon d’entrer dans l’invisible, dans le monde autre – pour le chaman le monde des esprits, pour l’artiste ou l’auteur d’aujourd’hui devenu le monde de l’esprit. »

« Toute création artistique comporte une coopération variable entre un état second d’inspiration, sorte de transe atténuée, ou demi-transe, et l’état conscient. »

« Si on prend le cas du portrait, le peintre ressent un état de semi-transe, de semi-possession par la personne qu’il représente. »

Evelyne, une amie passionnée d’art, m’a prêté le livre Sur l’esthétique d’Edgar Morin. Il parle de cet état de semi-transe et de possession qui me surprend chaque fois que je réalise un buste. Une espèce d’acceptation de se laisser envahir par une volonté étrangère pour que les mains travaillent mieux. Le philosophe ne savait pas qu’il serait un jour le modèle en question, celui qui possède l’artiste pour la réalisation d’une oeuvre qui restera sur Terre plus longtemps que nous. J’espère faire arriver à lui un jour l’image de son propre buste.

 

Dans la poussière

sculpture en marbre - Lartigue

Le beau temps revient. Je peux reprendre la taille de la pierre. Sur cette image : un visage taillé dans du marbre de Caunes-Minervois.

Pour certains, tailler la pierre signifie faire de la « vraie » sculpture. L’argile serait du « modelage », une forme secondaire de création. Pour d’autres, c’est encore plus réducteur : travailler avec de l’argile serait lié à la poterie, une activité artisanale. Ma réponse immédiate pour ce genre de discussions est de signaler que Rodin privilégiait l’argile. Il semble qu’il n’a presque pas taillé le marbre ; il comptait sur ses assistants pour le faire. Et qui oserait dire que Rodin n’était pas sculpteur ?

Quand l’occasion le permet, j’explique les différentes étapes de cette activité à ceux qui se demandent si modeler la terre est bien dans le domaine de la sculpture. Dans un premier temps, c’est vrai qu’on modèle la terre. Elle est meuble, et facile à manipuler. Mais dans un deuxième temps, quand elle sèche, on enlève de la matière, dans le même esprit que pour la taille de pierre. On peut même poncer les surfaces pour les adoucir. C’est moins dur que la pierre, bien sûr, mais le risque d’en enlever trop existe. Pour la terre, il y a toujours des solutions simples, comme remouiller l’argile, ce qui enlève pas mal d’angoisse.

Tout cela pour dire que je me lance bientôt dans la pierre et la poussière résultante (en protégeant mes poumons avec des masques professionnels pour filtrer l’air).

Et dès que ma tendinite à l’épaule passera, je reprendrai le bois. La tronçonneuse est lourde…

Il est tard. Mon neurone marche au ralenti. Ce texte est plus pour m’obliger à reprendre mon journal après tous ces jours de silence, que pour écrire quelque chose de profond ou révélateur.

Qu’est-ce que j’ai fait tous ces jours ? Je fais une liste pour avoir une idée moi-même de comment passe le temps dans l’atelier :

  • Réalisation du buste de Marguerite Yourcenar (deuxième version) 
  • Cuisson de ce buste et explosion de son visage (parler de cette argile plus délicate)
  • Réparation du buste avec du plâtre
  • Patinage (artistique… oui, la patine fait partie de l’oeuvre) du buste d’Edgar Morin. J’en publierai bientôt des photos.
  • Une dizaine de petites ébauches en argile, dans des positions simples avec modèle
  • Des dessins
  • Préparation du voyage à Paris bientôt
  • Lecture d’un livre intéressant sur l’importance de la forme dans l’existence du monde. J’en parlerai dans un autre article.
  • Marcher dans la campagne
  • Les cours du jeudi et du samedi
  • Visite de ma fille 😀
  • Projet de la maison de retraite (encore un sujet à traiter)
  • Achat des outils pour la taille de pierre à Saint Juéry
  • Buste de Saint Exupéry
  • Nouvelle série de sculptures (bon, une seule pièce pour le moment…) (voir photos)
  • Buste de femme

 

 

Le sculpteur sans tête

Une photo étrange où un chien flotte. Son maître n’a pas de tête. La position du sculpteur n’est pas claire. J’aime cette photo prise par la poétesse après le coucher du soleil. La frontière entre les deux mondes s’ouvre. Un chien passe de l’un à l’autre sans difficulté. Pour accompagner cette image, j’en ai mis une autre d’un torse sans tête, dans le brouillard. Deux moments de flottement. Les sens restent éveillés pendant que la raison se repose laissant libre champ aux mains pour qu’elles travaillent la terre.

Des gradines et des crevettes

Albi, Castres, Graulhet. Journée printanière très belle. Voyage professionnel et esthétique, ce qui revient au même quand deux personnes consacrées à la création se promènent. Professionnel parce que nous sommes allés nous renseigner sur le délai et sur les détails de la finition d’un socle en granite du Sidobre destiné à supporter une sculpture pour la Belgique. Il s’agit d’un beau projet pour une université à Mons. Nous n’avons pas encore les dates du vernissage, mais dès que tout sera fixé, j’en parlerai.

Esthétique parce que la vue se régale devant une campagne magnifique qui déploie sa beauté comme un modèle devant le peintre, et parce que le palais fin des êtres qui mangent plus pour la découverte du monde que pour se nourrir fait de nous des gros gourmets devant des plats dignes du meilleur restaurant préparés à Graulhet.

Un événement important de la journée : nous avons visité une forge où nous avons acheté de nouveaux outils pour travailler le marbre. La forge de Saint-Juéry. La marque : Auriou. Difficile d’exprimer ma joie. Un morceau d’acier qui pourrait représenter pour quelqu’un d’autre juste une espèce de clou, mais plus gros et cher, pour un sculpteur signifie une prolongation métallique de ses doigts, ou une arme pour conquérir le coeur des roches. Technologie au service d’un geste millénaire : frapper la pierre.

Vidage de l’atelier

Vider pour créer. Eliminer l’oeuvre sans vie. Ranger celle bien réussie. Ouvrir l’espace à de nouvelles sculptures. C’est ce que nous avons fait après la catastrophe du gel (cliquer ici pour lire l’article). On a dû dans un premier temps libérer des espaces pour placer à l’intérieur les oeuvres qui craignaient le gel, c’est-à-dire toutes les pièces en processus dont l’argile était humide. Dans un deuxième temps, emballés par le mouvement, nous avons décidé de tout vider. Les oeuvres qui n’ont pas réussi à « vivre » sont parties au fond d’une rivière pour redevenir de l’argile dans quelques millénaires (pour les écologistes : l’argile est un matériau cent pour cent naturel et pur, plus pur que les cailloux au fond de la rivière ; la cuisson à 1200° purifie la matière). Finalement, nous avons rangé les oeuvres réussies dans les étagères derrière l’espace principal de l’atelier.

La sensation d’immensité, qui provoque une envie de combler, m’est revenue. Je me lève le matin et au lieu de sentir l’oppression des espaces saturés, je trouve le vide qui m’oblige à créer.

M’oblige… c’est une façon de parler. Rien ne m’oblige. Surtout sur une planète où tout a déjà été inventé, un monde surpeuplé, surchargé d’images, d’information, de gadgets, de voitures. Les humains sont fatigués de tout ce bruit visuel. Nous sommes inondés d’objets homogènes, fabriqués en série. Les meubles qu’on achète (on connait la marque du magasin) sont les mêmes dans toutes les maisons. On choisit telle table parce qu’elle semble spéciale, telle assiette parce que sa couleur nous semble originale, l’étagère parce que sa surface en bois est agréable, mais quand on va chez des amis et qu’on trouve « notre » meuble, et les mêmes assiettes et les livres sur les mêmes étagères que chez nous, la beauté disparaît. On se rend compte que l’unicité est un facteur essentiel.

Voilà, j’ai dû vider l’atelier. Sous l’eau de la rivière, les poissons doivent se sentir observés.

Rachel au bord de la rivière -torse de Lartigue

Une expression d’intelligence et de paix

La première femme à siéger à l’Académie française. Je pense à elle aujourd’hui, le jour de la femme. Elle allait au-delà des frontières. Sans jamais d’enfermer dans une catégorie quelconque, elle se savait universelle. Pour les féministes (et masculinistes, ou tout simplement humanistes) comme moi, elle est un modèle à suivre.

 

 

Le journal d'un sculpteur

Y a-t-il un lien entre les deux caractéristiques ?

8 mars 2017

La première femme à siéger à l’Académie française. Je pense à elle aujourd’hui, le jour de la femme. Elle allait au-delà des frontières. Sans jamais s’enfermer dans une catégorie quelconque, elle se savait universelle. Pour les féministes (et masculinistes, ou tout simplement humanistes) comme moi, elle est un modèle à suivre.

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Un chien, un chat et trois pierres

Trois cailloux dans l’Espace. Nous sommes allés hier à Saint-Béat, la ville du marbre. Belle journée grise. Un pique-nique dans le Jardin des artistes dans la cité médiévale de Saint-Bertrand-de-Comminges, avec une vue magnifique. C’est l’aspect positif (il faut rester optimiste) du réchauffement de la planète : on peut faire un pique-nique en hiver dans les Pyrénées. Isis était hyper alerte et enthousiaste ; elle sentait les odeurs du printemps qui arrive. Elle était en mode chasse (elle est doublement une chienne de chasse : mère setter et père épagneul). Elle semblait trouver des pistes de gibier avec son odorat ultra-fin : « Allez, maître, viens ! je crois percevoir la trace d’un sanglier ! », me disait-elle avec le regard, « ou peut-être d’un lézard, je ne suis pas sûre, mais viens, suis-moi ! » Oui, avec le regard, car elle essaie, mais elle n’arrive pas à parler. Bien sûr.

Ni un sanglier, ni un oiseau, même pas un lézard, mais elle a attrapé un insecte. C’est déjà une proie.

Trois pierres dans la voiture. L’Espace est la voiture idéale pour un sculpteur. On peut y mettre des grosses pierres. La limite est ma capacité de les soulever pour les poser dans le coffre. Elles ne sont donc pas très grandes. Mais c’est du marbre ! De nouveau dans la poussière. Grâce à un cadeau de Noël, je pourrai me protéger avec des masques professionnels.

trois marbres dans l Espace

Le Cosmo-chat (notre peluche qui habite dans l’Espace) me regardait soulever les pierres sans broncher. C’est un chat très sympa, mais qui ne sert à rien. Il garde la voiture, c’est tout. Bon, parfois il sert à caler les sculptures en terre cuite pour qu’elles ne se cassent pas. Ou à nettoyer le pare-brise. Ou comme oreiller pour Isis… finalement il sert à quelque chose.

 

 

 

 

 

La ressemblance

atelier-gerard-lartigue-et-buste-jeune-femme

  • Pourquoi attaches-tu une importance si grande à la ressemblance d’un buste avec son modèle ? me demande avec un intérêt évident la Poétesse.
  • Ce n’est pas tellement la ressemblance en elle-même, lui réponds-je pas encore bien sûr de ce que je vais répondre, c’est plutôt le désir d’attraper le modèle, de capter l’essence de sa vie, sa nature profonde, et de la mêler à la terre. Je cherche à reproduire un instant de vie dans un regard, dans une expression. Transcender le présent.

La Poétesse me lance un sourire moqueur. Elle sait que je déteste expliquer mes motivations dans la création. Utiliser des mots communiquer, transcender, présent, instant, éternité, essence… me soûle ! Mais comment ouvrir l’univers de l’art à la raison si on ne passe pas par les mots ? La raison est si limitée ! Une oeuvre d’art devrait s’expliquer elle-même. Ou ne pas s’expliquer, point. (Virgule, et après le mot point, un point). La raison aime les explications, mais l’art ne s’adresse pas à la raison. Il nous interpelle par… disons par les tripes. On sent le regard d’un buste et un petit frisson nous parcourt. Deux yeux immobiles nous regardent à partir d’un autre temps, ou d’une autre dimension. Temps, dimension… toujours les mots qui m’exaspèrent.

Photo – Juliette Marne

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