Barbara, chanteuse de la nuit

Dans le Cahier de l’Herne consacré à Michel Houellebecq, l’auteur affirme être touché par « L’Aigle noir » de Barbara. Il trouve la première phrase profondément poétique, « Un beau jour/ ou peut-être une nuit », car elle est « totalisatrice« , caractéristique essentielle de la poésie. Elle signifie « n’importe quand », « c’est une absolutisation du discours », nous dit Michel Houellebecq. Il s’identifiait à l’enfant fragile que l’aigle noir prenait dans ses serres, avant qu’on lui apprenne qu’il s’agit (comme l’a révélé Barbara) d’un inceste. La poésie de cette chanson reste pour lui intacte.

La sculpture comme un ensemble d’images

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La même oeuvre photographiée avec deux lumières différentes. Les volumes changent. L’expression perd un peu de sa sérénité. La photo est un moyen de montrer une information très limitée de la réalité. On a la notion d’exactitude, de fidélité des images, mais notre perception visuelle du monde inclut le temps, donc le mouvement, le changement d’angle, la profondeur. Le problème n’est pas la nature bidimensionnelle d’une image. Notre cerveau est capable de reconstruire les trois dimensions à partir d’images plates en mouvement. Si on ferme un oeil, on ne perd pas les trois dimensions, et ce grâce au mouvement. En fait, notre cerveau construit les trois dimensions à partir d’images plates. Il reçoit deux images plates en même temps, ce qui lui permet de percevoir la profondeur. Si on ferme un oeil, il suffit d’un léger déplacement de la tête pour avoir une deuxième image et ainsi reconstruire la profondeur. Le cinéma l’a compris : si on enregistre la même scène avec deux objectifs, avec deux images (donc deux perceptions plates), on obtient la 3D. Le temps apporte la possibilité de percevoir plusieurs images. Une vidéo est une série d’images. Une sculpture n’est pas perçue en trois dimensions à cause de sa nature tridimensionnelle, mais à cause de notre possibilité de la regarder sous plusieurs angles. Autrement, une personne qui n’aurait qu’un seul oeil ne pourrait pas percevoir son caractère tridimensionnel. Fermez un oeil et vous ne confondrez pas Le Penseur de Rodin avec un tableau.

Un tableau garde la même information essentielle même si on se déplace d’un côté à l’autre d’une pièce, ce qui donne lieu au phénomène de se sentir tout le temps observé par un portrait comme celui de la Joconde. Une sculpture est différente à chaque changement d’angle de vue. Pour sculpter, il est essentiel de tourner tout le temps la pièce ou de se déplacer autour d’elle pour réussir chaque angle. Cela veut dire qu’un sculpteur travaille avec une série d’images. Une série infinie. Il travaille avec le temps. Le temps et la matière.

 

 

Inspiré d’un reliquaire

Une amie m’a montré la photo d’un reliquaire dans un livre ancien sur l’art. Un visage d’une jeune femme avec une expression à la fois innocente et d’une beauté extrême attire l’attention surtout à cause de ses yeux mi-clos avec les sourcils levés accentuant la finesse du nez pointu. On devine une douleur et une envie de montrer la pureté de son âme. Pourtant les lèvres laissent dévoiler un aspect légèrement espiègle, ce qui donne au visage une touche de sensualité. J’ai réalisé le buste en m’inspirant de cette image.

J’ai parlé de Sainte Fortunade dans l’article : Du temps liquide, du brouillard et d’une sainte (cliquez ici).

Des ébauches et des oeuvres d’art

L’avantage des ébauches est la grande liberté qu’on ressent en les réalisant. Le secret pour réussir un buste, je crois, réside dans le fait de garder la fraîcheur d’une ébauche. La vie est quelque chose de similaire : tant qu’elle garde la liberté d’une ébauche, tant qu’on la construit sans atteindre une perfection monotone, tant qu’elle doit évoluer, elle a une intensité qui lui permet de se prolonger dans le temps. C’est peut-être la raison pour laquelle les oeuvres « léchées », bien finies, qui ne laissent pas de place à une construction cérébrale ou émotionnelle chez l’observateur semblent mortes.

Une oeuvre d’art doit posséder d’une part une complexité qui « attrape » le regard, qui fasse appelle aux émotions de l’observateur, pour après lui demander un effort de continuité. Une roue parfaite n’intéresse personne, sauf si on a un côté hamster. Mais une roue sur une pente, ça commence à nous intéresser. Souvent les oeuvres de ce qu’on appelle art contemporain manquent de cette complexité et prétendent faire appel à notre penchant à nous poser des questions sans rien proposer. Qu’est-ce que « l’artiste » veut dire avec ce tas de terre, par exemple, ou avec ce tas de chaises (comme Nicole Esterolle le fait remarquer, il s’agit très souvent de tas) ou avec cette toile blanche… le fait que l’oeuvre se trouve dans une galerie ou un musée nous pousse à nous poser des questions, mais si elle était dans la rue, on ne la remarquerait même pas puisqu’elle n’a pas une complexité suffisante pour que notre esprit s’y attarde. L’existence de musées et de galeries d’art est une réussite de l’humanité, mais l’art contemporain en profite sans rien apporter. La question « qu’est-ce que l’artiste veut nous dire » est implicite dans tout espace d’art, ce qui a amené les « artistes contemporains » à arriver à l’extrême : une espace d’art vide. « Qu’est-ce que l’artiste veut nous dire avec ce vide? » Rien.

Sur ce buste de Samuel Beckett j’ai essayé de garder la fraîcheur dont je parle. C’est une pièce destinée au bronze. Le métal attrapera le mouvement de l’argile pendant des siècles.

 

Du temps liquide, du brouillard et d’une sainte

Les vacances à l’atelier finissent demain. Jeudi c’est la reprise des cours de sculpture. Pour un sculpteur qui passe ses jours dans un endroit coupé du monde, il est important d’avoir un rythme imposé de l’extérieur pour donner une forme au passage du temps. Revoir mes élèves les jeudis et les samedis m’aide dans ce sens. Dans l’absence de ce rythme, le temps devient flexible, presque liquide. Hier, de retour d’un voyage, j’ai trouvé les plantes fanées, les sculptures recouvertes d’une fine poussière, les fruits dans un saladier presque pourris, et ce silence qui bourdonne dans les oreilles quand on revient de loin, mais en réalité on venait de partir la veille, et pas loin. Nous avons vécu chaque instant comme s’il s’agissait d’une éternité. Certains voyages durent plus que les jours d’absence.

Ce visage d’une sainte, Fortunade, est né dans ce voyage. Une fille sage, le sourire légèrement volage, reliquaire d’un village qui porte son nom depuis le Moyen-Âge. Et j’arrête là mes rimes d’un bricolage de mage de plage…

Plus sérieusement, ce visage m’a semblé intrigant par sa beauté provenant d’une douleur mêlée à une sensualité bien involontaire, comme il se doit pour une sainte. Elle va encore changer beaucoup, mais j’ai trouvé intéressante cette étape de l’ébauche pour une raison étrange : quand j’ai découvert les images du reliquaire que la Poétesse m’a envoyées aujourd’hui, j’ai vu que j’avais réalisé la partie de derrière avec les mêmes volumes que l’original, quand je ne l’avais contemplée que sur une simple image de face dans un vieux livre d’art. « Quelque chose dans le visage contient l’information de ce que le sculpteur a réalisé sur la partie de derrière qu’on ne voyait pas sur l’image », me suggère la Poétesse avec sa pertinence accoutumée.

Une autre pièce en processus, c’est le portrait d’une amie dont je partage la photo. Il s’agit de l’ébauche. Ce buste va changer énormément.

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La sculpture en bois de la Femme sans racines a évolué. Cette fois j’ai travaillé aux ciseaux. J’ai évité la tronçonneuse à cause d’une contracture des muscles. On peut voir l’étape d’avant ici : La femme sarcophage (cliquez ici)

 

Aujourd’hui j’ai travaillé sur un nouveau torse. Je ne l’ai pas encore pris en photo. Bientôt. C’est l’heure de lire Rester vivant. Et de dîner…

Questions à ne pas poser aux artistes, suite…

Je viens de sortir du four une toute petite tête. Elle est plus petite que l’oeil de la sculpture que j’ai réalisée à Saint-Frajou. Elle entrerait dans la pupille de l’autre sculpture. Sa masse est des milliers de fois plus petite. Pourtant, j’ai mis une matinée entière à la sculpter. Celle de Saint-Frajou m’a pris cinq jours. C’est pour cette raison que je trouve absurde le fait de fixer les prix des oeuvres en fonction de leur taille. Si je vendais la petite tête à, disons 100€, celle de Saint-Frajou aurait un prix de plus d’un million d’Euros. Et par rapport au temps. Si je vends une pièce qui m’a pris autour de 5 heures à 100€, la grande vaudrait maximum 1000€. Absurde.

C’est une petite réflexion matérialiste autour du sujet des questions à ne pas poser dans une exposition, comme suite à l’article d’il y a quelques mois (ou semaines ?). (pour le lire, cliquez  ici).

 

Les vacances

campagne-muret-lacPromenade matinale. Beau paysage qui montre l’esthétique naturelle atteinte par le savoir-faire des personnes qui habitent à la campagne. Mélange des textures douces presque sauvages et des surfaces bien définies, et sur l’horizon, une ligne pointillée, comme de petites taches, presque des notes musicales répétées.

Journée ensoleillée et chaude (tout est relatif). Je me remets à la tronçonneuse pour continuer la femme émanant de l’orme,

et aux petites ébauches assez libres en argile.

Malgré l’arrivée du chargeur me permettant d’utiliser de nouveau mon ordinateur, je n’écrirai presque rien aujourd’hui. Il est tard. En plus, la tronçonneuse m’a laissé en compote non seulement les muscles, mais aussi le cerveau (les vibrations traversaient mon crâne un peu fêlé).

 

 

Un présculpteur et ses deux soeurs

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Les 3 Lartigue

Il y a plus de 37 ans…

Il ne s’agit pas de dire : oh, que le temps passe vite ! (déjà parce que je trouve absurde de mesurer le temps avec un adverbe de temps ; c’est comme dire que la dernière minute a mis une minute pour passer). Exprimer ce regret, c’est une façon du cerveau de mettre en contact deux bouts de temps en effaçant ce qui se trouve au milieu, qui est infiniment long (là, j’utilise un paramètre d’espace). En fait, la longueur du temps prend une dimension spécifique à l’instant où nous observons un laps de temps déterminé : si je me trouve dans la salle d’attente chez le dentiste, je peux me dire que le temps est long parce que je souhaiterais me trouver déjà de retour à l’atelier pour continuer une sculpture. En sortant du cabinet, je vois passer une petite fille de la main de son père et à ce moment-là je peux me dire que le temps passe trop vite en me rappelant de la petite main de ma fille dans la mienne deux décennies plus tôt, même si dans ce laps de temps est inclus celui de la salle d’attente où le temps me semblait infiniment long. J’évite donc cet exercice d’effacement du temps entre deux bouts distants. C’est une affaire de s’habituer à voir plutôt l’infiniment petit. Je pense à la tortue et à Achille (le paradoxe de Zénon d’Elée). Achille dispute une course avec la tortue. Il lui donne un avantage de 100 mètres. Il parcourt les 100 mètres, mais quand il arrive au point où se trouvait la tortue, elle est déjà à un point plus avancé. Achille parcourt alors cette distance, mais quand il arrive à ce nouveau point, la tortue est déjà plus loin, alors il avance encore au point où… et ainsi de suite. Il ne la rattrape jamais. On entre dans l’infiniment petit. Le temps s’arrête. Les couleurs disparaissent, tout est en paix, immobile. L’air ne bouge presque pas. On entend le silence. On entre dans un état idéal pour sculpter, en dehors du temps.

« Surrender »

Pourquoi « surrender » ? J’aime ce mot en anglais qui peut signifier en même temps un abandon et une acceptation. C’est arrêter de contrôler. C’est s’abandonner aux forces qui dirigent la vie. Je sais, dans notre époque on aime sentir qu’on est capable de tout contrôler, de tout comprendre, rationnellement. On a envie de dire : « De quelles forces parle ce sculpteur qui s’imagine créer dans un état second comme Edgar Morin le suggère ? N’est-il pas plutôt un peu toqué, comme tous les artistes ? » Quand on est surpris par les bruits dans une vieille maison, par exemple, on s’invente des explications rassurantes : « C’est le vent, ou les poutres qui se plaignent, ou un rongeur qui se promène dans les murs ». Mais si on ne croyait pas vraiment aux forces étranges d’une réalité à part, on n’aurait pas besoin de s’expliquer ces bruits.

Je m’éloigne du sujet, encore une fois. Donc, surrender. Cette sculpture me fait penser à cette attitude à mon avis intéressante, courageuse et intelligente d’accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, tout en se mettant en mouvement vers l’avant. Je voudrais l’appeler donc Abandon et volonté. Cette belle jeune femme montre sa détermination à avancer malgré les moments difficiles. Elle n’offre pas de résistance, et elle lutte pour rendre la vie plus belle.

 

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