Sur la route. Nos passagers : Houellebecq, Giacometti, Zola, Barbara, Malraux, un député et le cosmo-chat.

L’inauguration de la sculpture du député aura lieu aujourd’hui, vendredi. Après huit heures de route, on se repose près de Paris pour repartir dans quelques heures. Il est déjà une heure du matin. Nos passagers vont bien. Le député salue tout le monde de sa main levée (sur la photo). Le Cosmo-chat observe la route. Les autres « passagers » dorment tout le temps, sauf ma copilote. On se prépare pour l’alerte rouge exactement à l’endroit où on se dirige… Bon, « on se prépare » c’est une façon de parler : on ne peut rien faire, sauf souhaiter que tout ce monde arrivera à destination comme il faut. D’abord le député pour son vernissage près de Lille. Puis, les autres, à Paris. Ce matin avant de partir, on a fait des photos de Giacometti. Le buste en bronze me semble incroyable : les lumières qu’il reflète, les nuances des couleurs, les textures… ce métal a quelque chose de magique.

Michel Houellebecq à la Fonderie de Bronze Lauragaise

Aujourd’hui je parlais avec un ami de l’extrême précision qui permet à l’oeil humain d’analyser une expression sur un visage. Il suffit d’un changement presque imperceptible de la matière d’un buste, ce qui arrive souvent à la cuisson ou au séchage de l’argile, pour que l’expression perde la force qu’elle avait quand l’argile était humide. Grâce aux conseils d’un ami sculpteur, François Vandenberghe, j’ai découvert une astuce pour garder presque parfaitement l’expression originale : cuire l’argile à moins de 1000°. Avant cette étape, il suffit de faire sécher très lentement la pièce.

Je risque de me répéter sur ce journal. Ma mémoire en panne depuis ma jeunesse m’empêche de garder le souvenir de tout ce que j’écris. Et me remettre à lire mes textes serait une perte de temps. J’assume donc la répétition de certaines idées ou événements sur ces pages.

Ce matin, à la Fonderie de Bronze Lauragaise (FBL), je pensais à ce sujet et je me demandais si les étapes de cire et de fonte du bronze engendreraient aussi des changements d’expression importants, mais j’ai eu la très agréable surprise de trouver les bustes d’Alberto Giacometti et de Michel Houellebecq exactement comme je les avais réalisés. Ils avaient été ciselés avec une maîtrise totale (merci Stéphane !). Aucun défaut détecté. J’ai juste retouché un détail important : les yeux. Parfois le moule n’arrive pas à entrer dans la pupille et il y a une perte de profondeur du regard. C’est une question d’un dixième de millimètre.

Avec Clarisse on a choisi la patine. Sur les images on voit le processus. Je communique parfaitement bien avec cette jeune femme très douée pour la finition des pièces. Je vois évoluer la surface du buste de façon harmonieuse. Toute l’équipe de la fonderie s’intéresse à chaque étape du processus. Ce matin j’ai eu la sensation de me trouver immergé dans une nouvelle famille. On est tous passionnés par la création avec ce métal qui restera plus longtemps que nous tous sur Terre.

Photos de Juliette Marne, écrivaine.

 

Houellebecq, poète et artiste

Je suis heureux de trouver l’image du buste que j’ai réalisé de Michel Houellebecq dans un beau livre bien riche d’informations et d’analyses littéraires autour de l’écrivain. Le Cahier de l’Herne qui lui est consacré a été réalisé par Agathe Novak-Lechevalier, qui nous a contactés pour nous demander si nous étions d’accord pour faire figurer l’image de ce buste, ce que Michel Houellebecq souhaitait. Pour nous c’était un honneur de partager avec le public notre vision de lui au travers d’une sculpture.

Actuellement ce buste existe en bronze. Sur les images j’ai mis l’étape du buste en cire, juste avant d’être coulé en métal.

Naissance de l’idée de réaliser le buste de Michel Houellebecq : il y a quelques années, nous avons regardé avec une amie, Maryse, un film de Guillaume Nicloux, L’Enlèvement de Michel Houellebecq. J’ai découvert une nouvelle facette de cet écrivain que je ne soupçonnais pas : celle d’une sincérité totale, d’une transparence involontaire, et même d’une amabilité inattendue. J’avais de lui l’image d’un personnage blasé et fermé, d’un provocateur en recherche d’attention. Grâce à ce film, j’ai compris que je me trompais. Houellebecq est d’ailleurs un excellent acteur ! Naturel et complexe, il incarne son propre rôle à la perfection.

Ses romans ne m’attirent pas autant que ses poèmes, que j’ai découverts après avoir vu le film. Sa sensibilité me semble intéressante, et sa vision détachée, libre, même si assez noire, est originale. Il a derrière son masque de personnage décadent une aspiration au bonheur, à l’empathie et à l’amour, vraiment touchante.

A l’époque, j’étais en train de réaliser une série de bustes d’écrivains, en choisissant ceux qui me semblaient pouvoir ouvrir notre vision du monde avec de nouveaux paramètres. La pensée de Michel Houellebecq, un écrivain qui joue avec les peurs à la mode, m’a semblé importante pour mieux percevoir, en reflet, notre société. J’ai donc décidé de sculpter un buste qui montrerait toute la décadence de notre société, qu’il porte dans sa propre chair.

Critique de l’ouvrage par Jean-Jacques-Birgé : « Le Cahier de l’Herne consacré à Michel Houellebecq peut être considéré comme un opus déterminant de son parcours tant il recèle de pépites, inédits ou parutions confidentielles, entretiens ou réflexions passionnants… »La suite ici : https://blogs.mediapart.fr/jean-jacques-birge/blog/291216/le-nouveau-michel-houellebecq-est-un-cahier-de-lherne

Perception travaillée

Parfois je me demande si je vois les visages comme je les voyais il y a quelques années, avant de me consacrer aux bustes, ou si à force d’étudier chaque millimètre du corps humain, chaque expression d’une personne, le moindre mouvement d’une paupière, la douceur de la peau, la précision du regard d’un modèle, la lumière des yeux, si tout cela a modifié ma perception. Et est-ce que je vois les visages de la même façon que tout le monde ? Ce qui me semble bien visible, évident, est-il pareil pour chacun de nous ? Concrètement : le visage que je vois devant moi, est-il similaire à celui que mon voisin regarde ? C’est le même phénomène quand une personne, qui a toute une meute de chiens de chasse, les reconnaît facilement, et quelqu’un qui n’est pas habitué aux animaux les voit tous identiques. Pour le propriétaire des chiens, chaque chien est évidemment différent, avec sa propre personnalité, ses manies, ses gestes, son physique particulier.

Quand une personne observe un de mes bustes et qu’elle me dit : « On reconnaît bien Einstein » (par exemple) et que le buste représente plutôt Mandela (j’exagère pour illustrer l’idée), je me demande si c’est moi qui crois créer un certain visage quand en réalité c’est mon cerveau qui l’invente de toutes pièces. Peut-être le buste est juste un ensemble neutre et mon imagination fait le reste.

C’est alors que je me sens obligé de prendre des photos de l’oeuvre pour les comparer aux photos du modèle. Je juxtapose sur Photoshop les deux images avec des calques transparents : en général, mes oeuvres passent l’épreuve. Les images sont presque identiques.

Cela veut dire qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas à « voir » les visages comme ils sont. Ils perçoivent la personne de façon non visuelle. Ils pensent la voir puisqu’ils la reconnaissent sans problème, mais en fait ils perçoivent d’autres facteurs : le mouvement, la voix, la façon de s’habiller, la hauteur, quelques gestes, les lunettes, les cheveux, l’allure générale, mais ils seraient incapables de dire si le nez est parfaitement droit ou pas, si les yeux sont obliques ou si les oreilles ont le lobe collé.

Pour les commandes, c’est un problème : j’ai parfois réussi des visages pour lesquels je n’ai pas le moindre doute quant à la ressemblance et la vie insufflée dans l’argile. La personne qui a passé commande n’a pas la capacité d’apprécier toute l’évolution que j’ai suivie, à force de travailler plus de 70 heures par semaine pendant des années pour devenir un observateur spécialisé de la figure humaine. Et encore moins quand le « client » (je préfère parler de collectionneur, terme moins commercial) doit juger l’oeuvre à partir des photos que je lui envoie. On ne sent pas sur une photo « la vie » qu’une sculpture peut avoir.

En général, quand je montre mon oeuvre en direct, sans passer par les photos, la réaction est forte et claire : on me dit souvent que l’oeuvre est vivante. Le regard est celui de la personne sculptée, son expression est « réelle », « on dirait qu’il va parler ! »

Et je le dis sans vanité, d’autant plus que je ne sens pas en être l’auteur. Je suis juste une antenne qui essaie de capter la complexité d’un regard, d’un petit sourire, les petits mouvements invisibles propre à chaque individu.

 

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