Le brouillard entre 2016 et 2017

Un ami a répondu à mon dernier article en me disant qu’il considérait que la société ne devenait pas de « plus en plus rationnelle ». Je me suis peut-être mal exprimé : en disant cela, je ne voulais pas dire que la raison se développe ; je voulais dire que face au vide laissé par le savoir (les lumières), la société se base pour survivre sur le squelette laissé par le savoir, sur une rationalité ankylosée, sur les formules, les répétitions, tout ce que l’hémisphère gauche de notre cerveau sait bien gérer. On a délaissé depuis longtemps l’esprit critique pour le remplacer par des automatismes faciles qui nous déresponsabilisent.

L’héritage laissé par le Siècle des Lumières est en danger. On va entrer, paraît-il, dans une période obscure imposée par un mauvais concept de la démocratie, par un populisme rampant. L’ignorance s’impose sur le savoir. Le savoir est considéré comme négatif. Il gêne.

Une bonne image de cette étape de transition : le brouillard. J’ai pris ces photos ce matin. La beauté du paysage n’a rien à voir avec l’obscurité vers laquelle le monde se dirige actuellement. Mais le manque de visibilité, si. On se trouve dans un moment d’attente, de présages, relativement calme, presque immobile. On n’a pas envie de voir ce qui va arriver. Ce brouillard est agréable, mystérieux. Si on était certain que le soleil arrivera après, tout irait bien. « Jusqu’ici, tout va bien ».

Quelques pistes pour reconnaître un bon dessin

Pour cette analyse je vais utiliser un dessin d’Anaéli. Sans vouloir tomber dans les formules, si chères à notre société de plus en plus basée sur l’hémisphère gauche du cerveau, donc de plus en plus rationnelle et de moins en moins instinctive, je vais essayer de donner quelques pistes :

Dessin réalisé par Anaéli Lartigue (ma fille)  

 

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  • Richesse des traits : quand on dessine on peut se baser sur une seule ligne, toujours de la même épaisseur, ou essayer des traits très différents, ou hachés. La ligne peut être nerveuse par moments ou douce. Visible, perdue entre des taches. Cette richesse peut rendre le dessin « vibrant », ou dramatique, ou vif.
  • Variété de « textures »: les lignes ne servent pas seulement à délimiter un objet ; elles peuvent créer des surfaces, des profondeurs, des sensations de dureté ou de souplesse… Une ligne répétée en parallèle peut devenir une simple ombre. Utilisée de façon chaotique, elle peut représenter un rocher ou, si elle a une ondulation organisée, elle devient liquide…
  • Composition : mouvement ou pas, espace occupé sur la feuille, directions des lignes et des différentes surfaces. Un dessin peut nous sembler équilibré dans l’espace, ou en mouvement. La surface peut nous sembler trop grande ou bien utilisée. La composition est la façon de placer nos lignes sur la surface : un artiste le fera en connaissance de cause ; il pourra créer un équilibre précaire ou une tension ou une stabilité totale. Dans ce dessin d’Anaéli, on devine le mouvement de la vague, une masse d’eau qui va dans le sens inverse du mouvement de la femme : la vague se lève, elle baisse la tête et se protège.
  • Thème : déjà, il faut savoir si un dessin a un thème ou pas. Parfois, il s’agit d’un simple exercice d’observation. Dans ce cas, on voit parfaitement bien qu’il y a un thème. Je ne le décris pas pour laisser l’interprétation ouverte.
  • Ambiance : le sujet du dessin peut être souligné par la façon de le traiter. Un sujet dramatique comme celui-là mérite bien quelques taches d’encre tombées « par hasard », des lignes insistantes, parfois entrecoupées, des noirs profonds, des espaces libres pour contraster avec le côté sombre.
  • Esprit de synthèse : un dessin est souvent mieux réussi quand, avec moins de moyens, on exprime davantage d’émotions ou d’idées. Quand on doit décrire beaucoup de choses pour exprimer une idée sans trop d’importance, le dessin est moins intéressant. Dans ce cas, il me semble que le sujet est très direct, fort, vivant et que les moyens ont été trouvés rapidement et spontanément.

 

Marie NDiaye, écrivaine française

Tous mes amis. Ces nouvelles sont intéressantes, originales, fortes. Un de ses livres le plus connu est le prix Goncourt : Trois Femmes puissantes. J’ai préféré Rosie Carpe (prix Femina en 2001). Elle habite actuellement à Berlin. Ses yeux semblent regarder une réalité lointaine. Elle sourit, mais une tristesse étrange est là. Dans ses livres on ressent par moments une angoisse subtile.

Les trois premières photos : le buste en processus.

 

Ma vertu préférée : La sagesse, la connaissance, arme nécessaire pour trouver la liberté dans sa vraie signification : faire ce qu’on est obligé de faire, accomplir la mission pour laquelle on est sur Terre. 

Mon principal défaut : manque de maîtrise de soi : je me laisse facilement distraire par la beauté de la femme… mais peut-être est-ce une partie de la mission que je dois accomplir.  

Ma principale qualité : La modestie : je suis le sculpteur le plus modeste de la Terre. Je plaisante. Ma principale qualité ? Celle, peut-être, de ne pas trop me chercher de qualités… 

Mon occupation préférée : Absorber la beauté de l’univers. 

Mon rêve de bonheur : Découvrir un jour que la mort ne nous sépare pas de ceux qu’on aime. 

Quel serait mon plus grand malheur : Apprendre que la vie n’a pas de sens. 

A part toi-même qui voudrais-tu être : Un homme qui renaît pour la troisième fois, pour devenir écrivain. Une première renaissance a eu lieu quand je suis devenu sculpteur après avoir passé toute une vie de peintre.

Où aimerais-tu vivre : Exactement là où je vis en ce moment, dans un très bel atelier à côté d’une rivière.  

La couleur que je préfère : Le vert chrome contrasté sur une terre de Sienne brûlée. 

La fleur que j’aime : Les fleurs sans nom, ou dont le nom m’est inconnu, qu’on pourrait appeler « sauvages ». 

L’oiseau que je préfère : La chouette qui ne fait pas de bruit quand elle vole. La chouette effraie des clochers ou Dame blanche.

Mon livre de chevet : « À la recherche du temps perdu » de Proust, même si je ne le lis presque jamais. Il est toujours présent. 

Mon artiste favori : Baselitz, un peintre qui sans savoir dessiner a su renouveler la peinture moderne. 

Le don de la nature que je voudrais avoir : Changeant, j’aimerais passer sans difficulté d’un état orageux à un état de plein soleil…

L’état présent de mon esprit : Curieux. Je voudrais savoir ce que ces questions vont m’apporter…

Ce que je déteste par dessus tout : L’ennui. L’ennui tue. 

La faute qui m’inspire le plus d’indulgence : La méchanceté. Elle cache toujours une faiblesse de la personne. 

Ma devise : Chaque seconde qui passe est une occasion d’apprendre. 

Il y a un an, Mireille Nirman et Laure Marvel sont venues à mon atelier m’interviewer pour la revue « Les mots de terre ». Je copie dans ce journal une partie de l’article publié en janvier 2016 et le questionnaire de Proust revisité par Mireille dans Le portrait d’Art’gileJe les remercie encore une fois de leur intérêt porté sur mes sculptures et d’avoir partagé avec le public leur découverte de mon atelier. 

« Peintre à l’origine et voyageur dans l’âme, ce citoyen du monde -tel qu’il se définit lui-même- pose ses valises à Muret il y a une quinzaine d’années de cela. Plus tard il y découvrira l’argile qui va le conduire à la sculpture.
Rien ne fut alors plus évident pour lui que d’installer son atelier dans l’ancienne briqueterie de Muret qui brûla en 1957… Et de placer son four à l’endroit même du four de la briqueterie, contribuant ainsi à faire vivre l’esprit de ce lieu !

Le sculpteur excelle dans l’art du portrait. Evoquant ses bustes, il aime à dire
que « la forme attrape la présence des gens ». Cette présence sensible, il a su la ressusciter cet automne à Paris, à la Fête de l’Huma, lorsqu’il fut invité à y exposer les bustes de Bernard Maris, Cabu, Wolinski, Tignous, Charb, Honoré, – tous assassinés lors de l’attentat de Charlie Hebdo…

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Gérard Lartigue aime parler de son approche : « Le dessin apprend à regarder ». Lui, commence toujours par dessiner son modèle, pas forcément pour le reproduire, « mais pour le voir ». Il n’aime pas travailler directement à partir de photographies mais plutôt par les croquis « pour entrer dans l’ambiance »: il se sent ainsi déjà prêt à regarder avant d’entrer dans la matière. Il faut que s’établisse un lien avec le modèle, son visage, car, dit l’artiste, « c’est cela le travail du sculpteur: interpréter le sujet ».

Pour conclure, à contempler le buste de Bernard Maris une évidence s’est imposée à moi : la très grande sensibilité et l’empathie infinie du regard que Gérard Lartigue pose sur ses modèles… nous aide à voir…vraiment. »

Mireille Nirman

Modèle vivant à la briqueterie. Portrait.

Un autre exemple de l’importance de la lumière. Sur ce buste on peut voir quatre variantes de lumière. On peut constater comment l’oeuvre semble changer. Pour lire sur ce sujet, vous pouvez cliquer sur :

Lumières, volume et mouvement

Jeune femme rêveuse. Le buste est prêt pour la cuisson. Le modèle a posé pour le groupe de sculpture du samedi après-midi pendant huit heures (deux séances). J’ai travaillé encore quelques heures avec le modèle en dehors de mes cours. Je remercie Oriane pour ces moments de partage avec mes élèves et pour avoir posé encore quelques heures pour cette sculpture.

Le buste de Barbara patiné

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La terre cuite est un matériau poreux. La cuisson à très haute température peut fermer les pores, car la surface commence à fondre et à devenir du verre. Mais le problème est que cela risque de changer la sculpture dans une direction pas prévue par l’artiste. Les volumes peuvent changer de façon hétérogène, selon les différentes épaisseurs de l’argile. La lumière se reflétera capricieusement et on se trouvera avec un visage inconnu. Si cela fait partie de la recherche de l’artiste, jouer avec l’accident, ou si l’oeuvre ne dépend pas d’une précision extrême, tout va bien, mais dans le cas contraire, cela signifie une catastrophe pour un buste qui était réussi quand la terre était crue. Les changements risquent d’avoir un effet sur l’expression, sur la ressemblance, sur les proportions… La solution est de cuire la pièce à une température moins élevée, avant que le processus de fonte se déclenche. Pour une terre qui peut cuire à 1300°, on peut baisser la température à 980°.

Le buste de Barbara a été cuit à basse température. Pour enlever la porosité de la surface, il a été patiné à l’encaustique (cire d’abeille + résine). Les lumières prennent une nouvelle vie. Une profondeur apparaît sur la surface. Le buste garde sa mélancolie, sa tristesse, sa douleur. Barbara a eu une vie dramatique. Les ombres doivent faire naître une lumière à la fois théâtrale et harmonieuse.

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Couleur, texture et mouvement

La couleur me manque. Depuis que je me consacre à la sculpture, je travaille exclusivement avec la lumière et l’ombre, en éliminant la couleur. Depuis des années je ne touche plus à mes huiles. Mes pinceaux attendent sous la poussière devant une toile commencée il y a trois ans et qui est restée à l’étape de l’ébauche en noir et blanc, le fusain sur la toile. Chaque décembre je renouvelle les voeux de Nouvel An de reprendre la peinture…  et chaque année ils restent stériles. Je ne trouve pas le temps : il me faudrait m’isoler pendant des jours pour me déconnecter du monde (un peu plus) et ainsi entrer dans l’état nécessaire pour travailler en deux dimensions avec des couleurs. Au fond, je crois que j’ai choisi la sculpture et que j’ai abandonné la peinture (après m’y être consacré pendant deux décennies). Un jour je reprendrai mes pinceaux…

En attendant, je m’extasie devant les couleurs de cet automne prolongé dans l’hiver. Regarder ces verts chrome à côté des couleurs de rouille des feuilles des vignes me provoque une envie forte de peindre. Les rangées de sarments hachent les surfaces velouteuses des collines.  Tout cela sous un ciel vibrant, d’une texture intense. Voilà pour la couleur et la texture. Pour le mouvement, je remets une image de ma chienne malheureuse en train de souffrir dans le froid… Je plaisante : elle exulte de courir dans la campagne dans le temps doux et limpide de ces derniers jours.

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